L'argot des poilus ou les mots des tranchées

De 1914 à 1919, les troupes mobilisées dans la zone des armées sont exposées durablement aux conditions extrêmes et souvent inédites de la guerre mondiale et industrielle. La confrontation avec des modalités de combat, un environnement matériel et social nouveaux engendre des remises en question psychologiques et morales. La génération du feu a besoin de mots appropriés pour penser, traduire ces bouleversements, pour assurer le lien dans toutes les circonstances de son quotidien, et communiquer avec l’arrière. La patrie, quant à elle, a besoin de se rassurer sur le sort de ses enfants.

Avant tout utilisé à l’oral, l’argot constitue potentiellement un patrimoine commun. C’est un instrument pour marquer l’appartenance à la communauté des troupes combattantes et pour donner, vis à vis de l’arrière, du relief à un quotidien souvent caractérisé par l’ennui et la répétition. Il permet enfin aux poilus de mettre à distance les aspects violents et la dureté de leur condition.

Qu’est-ce que l’argot des poilus ?

Selon la définition du Larousse, l’argot est défini comme l’« ensemble des mots particuliers qu’adopte un groupe social vivant replié sur lui-même et qui veut se distinguer et/ou se protéger du reste de la société. ». Les mots issus de l’argot des tranchées sont des termes qui peuvent remplacer le vocabulaire courant et sont compris par tous. Nombre d’entre eux font partie du langage commun (pinard pour vin, kawa pour café…).

Comment se construit et se diffuse ce langage ?

Quatre années de guerre ont rassemblé des millions d’individus issus de milieux sociaux, professionnels et culturels extrêmement variés. Chacun d’entre eux possède un patois, une culture, des traditions qui sont propres à sa région, son « pays » ou son corps de métier. Dans un contexte de guerre mondiale, cette mixité a provoqué un brassage culturel, notamment au niveau du langage.

Alors que les soldats sont dans les tranchées, les années 1915-1916 voient apparaître des lexiques et dictionnaires du vocabulaire des poilus. Un des premiers lexiques vient du monde combattant, plus particulièrement d’un ex-brancardier, Claude Lambert, pour informer l’arrière qui ignore la vie au front.

Devant l’engouement de ce vocabulaire original, les poilus vont continuer de transmettre ces nouveaux mots à travers les journaux de tranchées comme Rigolboche, L’Echo des gourbis… 

Comment l’argot est-t-il perçu à l’arrière ?

Du côté des linguistes, qui étaient restés quasi muets sur ce sujet, on assiste à une mobilisation des esprits pour voir si l’argot mérite sa place de langage à part entière. On constate des réactions polémiques face aux travaux de Lazare Sainéan qui ne considère pas l’argot de guerre comme langage. Quant à Albert Dauzat, l’argot a sa place et doit être pris en compte par le monde savant et le grand public.

La population plébiscite ce nouveau vocabulaire. Il lui permet de se rapprocher au plus près des soldats et de sortir de l’ignorance du monde combattant. Il sera aussi repris dans des textes littéraires comme dans Le Feu de Barbusse.

Quels rôles pour les soldats ?

Conditions de vie désastreuse (froid, boue, sang), déshumanisation de l’individu, tel est le quotidien des soldats dans les tranchées. Il faut s’échapper un instant de la vie au front. Certains vont fabriquer des objets, d’autres vont écrire. Ecrire pour exister, écrire pour oublier, traduire l’horreur et exprimer ces sentiments.

Ce travail d’écriture passe par l’utilisation de l’argot, devenu un langage à part entière pour ces hommes et qui leur permet un instant de repenser à leurs proches, à l’endroit d’où ils viennent, à ce qu’ils ont laissé derrière eux, à retrouver un point d’attache, mais aussi de se souvenir des plaisirs qu’offre l’arrière.

Quel rôle joue l’argot des tranchées dans la communication entre le front et l’arrière ?

La communication est quelque chose de très important en tant de guerre même si soldats et familles imaginent une guerre courte. L’enlisement du conflit provoque un phénomène exceptionnel : 600 000 lettres et 40 000 paquets par jour. Cependant, cette correspondance est soumise à la censure (Anastasie, en argot), symbolisée par une femme aux cheveux longs et tenant une paire de ciseaux. Pour déjouer cette dernière et la compréhension des dirigeants militaires, les soldats et les proches vont utiliser l’argot dans leur correspondance.

Et aujourd’hui, que reste-t-il de cet argot ?

Outre les dictionnaires et les lexiques, cet ensemble de mots, que nous pouvons estimer à environ 2 000 termes, a su traverser les âges pour être toujours présent dans notre vocabulaire. « En lisant mon canard, les nouvelles ne sont pas bonnes…tout cela me donne le cafard. Rien de tel qu’un bon pinard… ».

Pourquoi établir un lien entre les mots et les objets des tranchées ?

Argot des poilus ou mots des tranchées : l’exubérance et la vigueur de ce vocabulaire agrémentent le récit de situations banales ou de circonstances exceptionnelles qui appartiennent à l’expérience de la guerre et à l’histoire de celui qui a laissé une trace écrite.

C’est pourquoi ces mots des tranchées sont une ressource importante pour nos élèves. Ils ne sont pas toujours d’une compréhension immédiate : il est important de les décrypter.

La bibliographie indique des ouvrages de référence. Beaucoup sont accessibles gratuitement sur internet.

Nous avons choisi d’associer une sélection de ces mots des tranchées avec les objets à 360° degrés qui leur correspondent, comme dans l'objet Le casque à pointe

Pourquoi ? Parce que, comme les choses, il faut manipuler les mots avant de comprendre à quoi ils servent. Parce que, comme les choses, les mots ont été conçus pour un usage bien précis. Parce que comme les objets, les mots se transforment avec le temps. La rouille des mots c’est l’oubli dans lequel ils tombent, ce sont aussi les déformations qui modifient leur sens. Il y a des objets industriels et des stéréotypes, il y a des objets personnels et des mots de l’intime, il y a des objets artisanaux et des mots-valises. 

Références bibliographiques

Odile Roynette, Les mots des tranchées, l’invention d’une langue de guerre 1914-1919, Armand Colin, Paris, 2010.

Christophe Prochasson, « La langue du feu. Science et expérience linguistiques pendant la Première Guerre mondiale », Revue d’histoire moderne et contemporaine 2006/3 (n° 53-3), p. 122-141.

Albert Dauzat, L’argot de la Guerre , Armand Colin, Paris, 2009.

François Déchelette, L’argot des poilus, dictionnaire humoristique et philologique, Les Editions de Paris.

Gaston Esnault, Le poilu tel qu’il se parle, Éditions des Équateurs, 2014.

Lazare Sainéan, L’argot des tranchées, Banquises et comètes, 2015.

Jean Marie Cassagne, Le grand dictionnaire de l’argot militaire terre, air, mer, gendarmerie, Editions LBM.

Peter Doyle and Julian Walker, Trench talk, words of the First World War, Spellmount.

Jean-Pierre Colignon, Petit abécédaire de la Grande Guerre, ces mots qui racontent l’Histoire, Le courrier du livre.