Délibération du Conseil municipal de Meaux le 1er septembre 1914

Transcription du compte-rendu de la délibération du Conseil municipal de Meaux du 1er septembre 1914 alors que la plus grande incertitude règne sur la date du déclenchement de la bataille qui doit stopper la progression des armées allemandes.

 

Conseil municipal

Meaux , le 31 août 1914

Monsieur et cher collègue,

J’ai l’honneur de vous prier de vouloir bien assister à la réunion extraordinaire du Conseil Municipal qui se tiendra à l’Hôtel de ville demain Mardi 1er septembre à dix heures du matin.

Ordre du jour :

Examen de la situation ; mesures à prendre, vote de crédit.

Veuillez agréer, Monsieur et cher collègue, l’assurance de mes sentiments dévoués.

Le Maire

Séance extraordinaire du 1er septembre 1914

L’An mil neuf cent quatorze le mardi premier du mois de septembre à dix heures du matin

M.M. G. Lugol Maire, Richard et Dufour, adjoints, Testard, Deveaux, Danvin, Chamont, E. Richard, Moreau, Amaury, Messager, Roussin, Poisel, Picard et Siot tous membres du Conseil Municipal de la Ville de Meaux, se sont réunis à l’Hôtel de Ville, sur convocation faite par le Maire, en exécution de la loi du 5 avril 1884, Art. 47, sur l’organisation municipale.

M. M. Vesseron, Marié, Houry, Beaudequin, Bécheret, Perreau, Théodon, Guillion, Aubry, Satin, Bonnard et Grandjean, conseillers pareillement convoqués ne se sont pas présentés pour motifs reconnus légitimes par le Conseil.

En exécution de l’Art. 54 de la loi du 5 avril 1884, l’entrée de la salle est restée libre et le public a été admis à occuper les places qui lui ont été réservées.

M. G. Lugol, Maire, Président,

M. Amaury, conseiller est élu secrétaire ;

Guerre / Examen de la situation : mesures à prendre

Le Maire expose que les renseignements qu’il a pu avoir lui permettent de considérer la situation militaire comme extrêmement grave ; dans la journée du samedi 29 août, l’établissement du Grand Quartier Général à Meaux avait été envisagé et tout le cantonnement de cet État-Major et de ses services avait été préparé ; l’avance rapide de l’ennemi n’a pas permis la réalisation de ce projet et fait craindre aujourd’hui que la bataille qui sera livrée pour arrêter sa marche ne se déroule à proximité de la Ville, sinon dans la ville elle-même.

On doit donc considérer que la sécurité des habitants peut être d’un moment à l’autre menacée et il convient de prendre les mesures que commande une pareille situation.

Déjà, beaucoup d’habitants ont quitté la ville, mais ce sont ceux qui ont des ressources leur permettant de supporter les frais de leur voyage et de leur installation dans un autre lieu.

Au contraire, les femmes des ouvriers mobilisés qui, pour la plupart, n’ont pas touché de salaires depuis un mois et qui n’ont pas encore reçu l’allocation que leur a allouée le Parlement sont dans l’impossibilité de se mettre à l’abri avec leurs enfants.

Dans cette situation, le Maire propose au Conseil d’ouvrir un crédit lui permettant d’accorder à toute personne qui le demandera un secours de route de quarante francs.

Après un examen approfondi de la question, le Conseil autorise le Maire à faire verser à toute femme ou à tout chef de famille qui le demandera une somme de vingt francs et d’ajouter à cette somme celle de dix francs par enfant.

Le Conseil vote pour cette dépense le crédit nécessaire.

Le Maire invite ensuite le Conseil à délibérer sur les mesures à prendre dans le cas où la Ville serait envahie ou en danger de l’être. Il déclare que les procédés de l’ennemi sont tels dans les pays qu’il occupe déjà qu’il n’y a pas lieu d’encourager la population à rester et qu’il est, au contraire, plus conforme à son intérêt de favoriser son exode.

Afin d’être fixé sur la ligne de conduite qu’il devait tenir à cet égard, M. La Peyre, le nouveau Sous-Préfet, a téléphoné la veille au soir, dans le cabinet militaire du Maire, à la gare, avec M. Malvy, Ministre de l’Intérieur et lui a demandé ses instructions ; le Ministre a répondu au Sous-Préfet qu’il devait faire évacuer la Ville et rester aussi longtemps qu’il le pourrait ; en conséquence, M. le Sous-Préfet a engagé M. Richard et M. Dufour adjoints, à s’éloigner ; le Maire ajoute qu’il leur donne le même conseil. Lui-même, en sa qualité d’officier est appelé à suivre l’unité à laquelle il est attaché. Mais il profitera des renseignements que ses fonctions lui permettent d’avoir ; dès qu’il croira à l’imminence du danger, il préviendra la population et il s’efforcera de faire mettre les trains nécessaires à sa disposition afin de lui permettre d’emporter ses bagages et de la préserver de la situation si douloureuse qui a été imposée à tant d’habitants du Nord et de l’Est qu’on a vus traverser la Ville et qui n’avaient pu rien emporter en quittant leurs demeures.

Le Maire demande ensuite à ses collègues quels sont ceux d’entre eux qui sont disposés à rester dans la Ville si elle est envahie.

Plusieurs Conseillers répondent à cette demande : M. M. Testard, Danvin, Siot et Emile Richard.

Le Maire indique alors que M. Testard, 1er Conseiller Municipal élu, qui a souvent représenté la Municipalité en l’absence du Maire ou des Adjoints, sera bien qualifié pour prendre la direction de la Ville et il l’en remercie.

Il ajoute, d’ailleurs, qu’avant de partir, il complètera d’accord avec M. Testard toutes les mesures déjà prises pour assurer l’alimentation des personnes qui resteront.

Il termine en exprimant encore l’espoir que ces éventualités douloureuses qu’il est sage d’envisager ne se réaliseront pas ; l’horizon peut s’éclaircir ; la bataille qui est attendue peut nous rendre la Victoire et écarter de la Ville les horreurs de l’invasion et de la destruction. Il en exprime le vœu auquel s’associent dans un sentiment unanime de patriotique émotion tous les membres présents et la séance est levée.

Et ont, le Président et Secrétaire, signé avec les autres Membres du Conseil présents.

 

Le compte-rendu manuscrit.

Analyse

On perçoit très clairement le caractère alarmant et déstabilisant de la situation. Face à l’incertitude profonde qui place l’équipe municipale dans une situation de crise majeure, on ressent que le sort des armes va décider du cours des choses. Les autorités militaires, néanmoins, ne sont pas en mesure de fournir une prévision de ce qui est perçu comme une bataille défensive à livrer.

Il s’agit d’une réunion exceptionnelle qui se déroule le matin d’un jour de semaine : c’est qu’il faut agir sans délai. Un certain nombre de conseillers municipaux ne se présentent pas : on peut imaginer qu’étant en âge de le faire, ils ont répondu à l’ordre de mobilisation, rejoint leur régiment et mené campagne depuis presqu’un mois. Comme officier, c’est le sort qui s’impose au maire lui-même qui va devoir déléguer un de ses adjoints à sa fonction. On remarque que les femmes ne sont pas encore éligibles (cela deviendra le cas lors du rétablissement de la République qui suivra la Libération du territoire en 1944).

Le Grand Quartier général s’installe finalement à Bar-sur-Aube, à l’intérieur des terres. Ce qui peut laisser présager l’éventualité d’une avance allemande qui ne serait pas enrayée sur la Marne. Le gouvernement a déjà quitté Paris. Ce 1er septembre, Meaux est une des villes qui se situe sur la ligne de l’extrême avancée des troupes allemandes. On ne sait si un combat sera livré, si la ville sera défendue…  Le premier devoir de la municipalité est d’assurer la sécurité de ses habitants. On comprend qu’elle est absolument démunie pour contrer l’entrée éventuelle de troupes d’invasion. Assurer le départ de la population est la seule mesure pour laquelle elle peut apporter un concours efficace.

Il n’est pas envisagé d’organiser une défense en armant la population et en l’aidant à résister. Le conseil municipal se dit informé sur le comportement des ennemis dont on remarquera qu’ils ne sont pas nommés « boches ». Est-ce par prudence, au cas où ils investiraient la ville, se procurant les documents qui leur permettraient de prendre le contrôle de Meaux, s’emparant peut-être des édiles municipaux pour qu’ils servent d’otages… ? Les rumeurs circulent sur les crimes commis par les armées allemandes, notamment en Belgique et dans le nord de la France : viols, assassinats, infanticides, mains coupées…

On ne perçoit pas de panique dans l’approche de la situation de la part du Conseil municipal. Il faut faire face aux situations d’exception car la guerre pèse sur l’organisation des communes françaises depuis presqu’un mois : départ massif des hommes actifs suite à la mobilisation, décision pour les familles les plus aisées de quitter la ville, afflux de réfugiés venant du Nord et de l’Est, refluant pendant la retraite des troupes françaises. Les réquisitions ne sont pas directement évoquées, par contre, avec clairvoyance et sang-froid, la municipalité prend en considération la détresse financière des épouses des ouvriers mobilisés et de leurs enfants. Elles n’ont pas encore perçu les aides qui doivent leur épargner les difficultés de subsistance. La décision gouvernementale sur la mise en place d’une suspension du paiement des loyers n’a pas encore été votée.

Le sous-préfet, bien entendu, a été sollicité par la mairie pour la seconder et surtout lui donner les directives qui la couvriront dans le choix de l’évacuation qui est entériné. Malvy, le ministre de l’Intérieur a été interpelé : en ces jours de lourde incertitude, le sort de Meaux est lié à celui du pays tout entier, l’enjeu de la bataille qu’on appellera « le miracle de la Marne » est à ce point important.

Meaux sera épargnée, elle sera toutefois bombardée, ses ponts seront détruits mais elle échappera à l’invasion, le front va refluer pour desserrer un peu l’étau. La deuxième bataille de la Marne ramènera le spectre de la destruction et de l’invasion.

Pour une exploitation pédagogique de ce document en classe de CE2 (cycle 2)

Pour une exploitation pédagogique de ce document en classe de CM2 (cycle 3 )