Le cas bulgare - table ronde

Gueorgui Peev

Transcription de l'intervention de Gueorgui Peev au cours de la table ronde qui a suivi la conférence introductive de Frédéric Guelton, « D'une guerre courte à une guerre longue ».

Dans le manifeste, le roi, le tsar Ferdinand, déclare : « La guerre doit se terminer bientôt, le temps que les armées bulgares entrent dans cette guerre. » Finalement, on pensait qu’en deux ou trois mois, les buts de la Bulgarie seraient atteints. En décembre 1915, on peut dire qu’en grande partie, c’est un fait. La Serbie est occupée, l’armée serbe se retire dans les montagnes d’Albanie, et finalement toute la Macédoine est occupée.

Les Anglo-Français débarquent à Salonique, essayent d’entrer en Bulgarie, sont repoussés, puis se retirent sur le territoire grec, et on ne sait pas quoi faire ; c’est-à-dire que pour l’armée bulgare, à cette époque, il était facile de – si j’utilise les mots du chef de l’état-major – « les jeter à la mer ». Mais les Allemands, qui commandent le front bulgare, pensent autrement. Pourquoi ? À ce moment-là, il n’y a que 150 000 Anglo-Français à Salonique ; les Bulgares peuvent les battre facilement. Mais en Grèce, il y a une lutte entre le roi Constantin et Venizelos. Le roi Constantin veut garder la neutralité pour le moment, et plus tard éventuellement, entrer en guerre du côté de ses parents, c’est-à-dire de l’Allemagne. Venizelos non, il est favorable aux Anglais et aux Français. Pour les Allemands, ce serait un grand danger que l’armée bulgare entre en Grèce, parce qu’elle ne serait pas accueillie à bras ouverts. Mais les Bulgares demandent quand même : « Accordez-nous la permission d’entrer en Grèce. » « Non, et vous resterez à distance d’un coup de fusil de la frontière grecque. »

C’est en décembre 1915, pour la première fois, que le ministre de la guerre, le commandant de l’armée, déclare : « Peut-être que ce sera une guerre pas si courte que cela. On ne va pas démobiliser l’armée parce que nous avons déjà de nouveaux ennemis. » C’est-à-dire les Français et les Anglais. Les Serbes sont pour le moment à Corfou, donc on ne les compte pas. Il faut se préparer à une guerre longue, oui, mais il y a un petit problème : la Bulgarie, à cette époque, vit sous le calendrier julien, tandis que nos alliés et tout le reste de l’Europe, sont sous le calendrier grégorien. Il est donc très difficile d’envisager des actions militaires si pour nous c’est le 2 février et que vous êtes au 13 ou 14 février. En Russie, c’est la même chose. Au début, cela ne posait pas de problème – sauf peut-être pour savoir à quelle date la Bulgarie est entrée en guerre, si c’est le 1er octobre ou non –, mais à partir de décembre, il est clair que la guerre va se prolonger.

Alexander Vershinin  Chez nous, [en Russie], on écrit la date entre parenthèses…

Gueorgui Peev – Pareil ! C’est-à-dire qu’on met la date officielle en lettres majuscules, et entre parenthèses votre date. Mais finalement c’est décidé, la guerre sera longue, donc il faut se mettre à jour avec le calendrier. Et c’est ainsi qu’au mois de mars 1916, la Bulgarie saute directement du 30 mars au 14 avril ; c’est-à-dire qu’il n’y aura pas, dans le calendrier bulgare, les 1, 2, 3, 4… avril. Finalement, c’est la preuve que la Bulgarie n’était pas prête au début pour une guerre longue.

Une autre chose que je veux citer, peut-être comme une petite anecdote, pour faire aussi la liaison avec le sujet de ce matin ; au début, la Bulgarie était prête à avoir des prisonniers de guerre serbes – « prête à avoir » ne signifie pas « prête à s’occuper d’eux », mais c’est une autre question. En 1915, nous avons des prisonniers de guerre serbes, et en 1916, 1917, 1918. Nous avons même réussi à avoir un prisonnier de guerre hindou. Le consul américain, à Sofia, qui défend les intérêts de l’Angleterre, écrit une longue lettre au ministère des affaires étrangères, parce que c’est à travers ce ministère qu’il communique sur le sort psychologique de ce prisonnier : il doit être nourri d’une manière très spécifique, la viande de chèvre doit être préparée d’une manière très spécifique, l’animal doit être tué d’une manière très spécifique, la nourriture ne doit pas être touchée par des mains impures, sinon il risque de perdre sa caste. Comme les Bulgares, à cette époque, sont très attentifs à tout ce qui provient du consulat d’Amérique – parce que c’est une grande puissance et qu’il faut donc la ménager –, cette lettre suit sa route et arrive finalement jusqu’au chef de l’état-major bulgare qui, lorsqu’il lit dans cette lettre le problème psychologique de cet hindou, écrit : « Mais quand même, c’est un prisonnier de guerre !!! » Et d’après l’aide de camp, il a déclaré : « Oh mon dieu, si j’avais su en 1915 quel genre de problèmes j’aurais à résoudre ! ».

Eh bien, je pense que j’ai fait mes cinq minutes.