Le cas russe - table ronde

Alexander Vershinin

Transcription de l'intervention de Alexander Vershinin au cours de la table ronde qui a suivi la conférence introductive de Frédéric Guelton, « D'une guerre courte à une guerre longue ».

Je vais commencer par un paradoxe, parce qu’historiquement, la plupart des guerres que la Russie a menées et gagnées étaient des guerres longues. L’empire avait vaincu ses ennemis après leur avoir imposé une guerre d’usure. À la différence des pays européens, l’économie aussi bien que l’armée russe se mobilisaient lentement. C’est pour cela que le temps était un allié naturel de la Russie pendant la guerre.

[…] Puis la machine militaire russe est montée en puissance. Cela a été le cas de la grande guerre du Nord que Pierre le Grand a menée contre la Suède, le cas de la guerre de 1812 contre Napoléon, ce sera le cas de la Seconde Guerre mondiale contre Hitler. Cependant, cette guerre longue d’un type nouveau, une guerre longue de l’époque industrielle qu’était la Première Guerre mondiale, a provoqué une catastrophe et a été perdue. Pour comprendre comment cela s’est passé, il faut regarder l’influence d’une guerre longue dans deux sphères principales que je distingue : la sphère militaire et la sphère politique.

En ce qui concerne le domaine militaire, le commandement russe aussi bien que les chefs politiques croyaient que la guerre se terminerait vers la fin de 1914, comme tous les autres pays belligérants. D’après le plan de guerre qui avait été élaboré bien avant 1914, l’offensive principale devait être portée contre les Autrichiens, mais en 1913-1914, après les demandes des alliés, il a été convenu de porter un nouveau coup – dont M. Guelton vient de parler –, une opération en Prusse orientale.

C’est la défaite des troupes russes en Prusse orientale qui a été le premier signe d’une guerre longue, parce que – comme M. Guelton l’a très bien fait remarquer – les armées russes n’étaient pas prêtes à effectuer cette opération. La mobilisation des armées russes exigeait 24 jours pour les corps européens, et presque 40 jours pour les corps sibériens. C’était presque deux fois plus que le temps de mobilisation de l’armée allemande.

Les deux armées du général Samsonov et du général Rennenkampf ont été détruites. Le général Rennenkampf a dû se retirer, le général Samsonov s’est suicidé. Cependant, cette catastrophe n’a pas affecté l’opinion publique. Tout le monde espérait que la guerre finirait vers la fin de l’année, parce que l’offensive principale avait été portée contre les Autrichiens et sur ce front, il y avait eu des succès.

Vers la fin de l’année, on a occupé presque toute la Galicie. On était prêt à franchir les montagnes et à déboucher dans la plaine hongroise, donc on espérait que vers le début de 1915, on prendrait Vienne et Budapest, et qu’après cela, on pourrait concentrer les troupes russes pour l’attaque de Berlin et que ce serait la fin de la guerre.

Tous ces espoirs sont tombés vers le mois de mai 1915. Après la célèbre offensive de la 11e armée allemande du général Mackensen en Pologne du Sud – opération connue dans l’historiographie comme la percée de Gorlice-Tarnów –, les armées russes ont dû se retirer et les Allemands ont occupé la Pologne et la Lituanie, et la Galicie – qui avait été prise en 1914 – a aussi été occupée par les Autrichiens. Qui plus est, l’opération de débarquement près de Constantinople et le forçage du Bosphore – qui avaient été élaborés par le commandement militaire russe depuis la fin du XIXe siècle – ont été reportés aux calendes grecques, parce que l’armée qui était concentrée pour cette opération près de la ville d’Odessa a été déployée sur le front du Sud-Ouest contre l’offensive du général Mackensen.

C’est vers l’été 1915 que la perspective d’une guerre longue est devenue évidente pour le commandement militaire et les chefs politiques russes, et pour l’opinion publique russe. Ce problème – qui en fait n’était pas critique du point de vue purement militaire parce que la mobilisation de l’économie russe ne faisait que commencer – a été désastreux pour le système politique de l’empire.

C’est pour cela que je vais parler un peu plus en détails des conséquences du passage à une guerre longue pour le système politique de l’empire du tsar, parce que le système politique traditionnaliste a été plus vulnérable aux conséquences d’une guerre longue que l’armée ou l’économie.

La guerre a éclaté alors que le système politique de Nicolas II était en pleine perturbation. Le Parlement, la Douma, était en conflit permanent avec le gouvernement tsariste qui n’avait presque pas de soutien de l’opinion publique. Au début de la guerre, ce qu’on a appelé l’Union sacrée avait promis de résoudre ce conflit politique, mais en fait, ce début de guerre n’a fait qu’aggraver la situation. Parce que pour l’opposition libérale russe, la guerre n’était qu’un prétexte pour déclarer sa propre guerre au tsarisme. Donc tant que la guerre promettait d’être courte, rapide et de finir par la victoire, l’opposition libérale n’était pas très active. Elle espérait qu’en soutenant la politique tsariste, elle pourrait convaincre de changer la constitution pour après la guerre, donc de changer le système autoritaire, et donner ainsi plus de liberté à la société. Mais après la percée des armées allemandes de Gorlice-Tarnów, il était devenu évident que la guerre allait se prolonger et que le tsarisme aurait du mal à gagner cette guerre. Cela a été le début de la guerre ouverte entre l’opposition libérale et le pouvoir politique.

Donc toutes ces choses très connues décrites par les historiens russes et étrangers, liées à la crise politique qui a éclaté en Russie en 1915, ont été le résultat du passage à une guerre longue. Vers la fin de 1916, presque toute l’opinion publique était en opposition au pouvoir de Nicolas II, qu’on accusait de n’avoir pas pu gagner la guerre. C’est pour cela que lorsque la Révolution de février a éclaté, le régime n’a eu aucun soutien de la société.

C’est donc dans ces deux sphères que les conséquences d’une guerre longue ont été les plus désastreuses. Pour l’empire tsariste – je ne parlerai pas de l’économie, parce que des choses semblables se sont passées aussi bien en Russie qu’à l’étranger –, c’est la politique qui explique pourquoi une guerre longue a fini par devenir une catastrophe. Merci.

Frédéric Guelton – Avant de passer la parole à la salle, une dernière question que l’on peut se poser ; en commençant mon propos introductif, j’ai évoqué la question : « Quand commence une guerre ? ». Puisqu’on est passé de « quand commence une guerre » à « guerre courte/guerre longue », on peut aussi se demander : « Quand se termine une guerre ? ».