Le cas serbe - table ronde

Stanislav Stretenovic

Transcription de l'intervention de Stanislav Stretenovic au cours de la table ronde qui a suivi la conférence introductive de Frédéric Guelton, « D'une guerre courte à une guerre longue ».

Merci, monsieur le président de séance. Comme je parle du cas serbe, je voudrais tout d’abord vous demander – et me demander : « Est-ce qu’un petit pays peut mener une guerre longue ? ».

Nous entrons là dans un questionnement qui touche à la problématique du poids, des moyens de l’État, des sociétés et des alliances. […] Le seul moyen de sortir de cette guerre, de la finir, était de maintenir les alliances et d’organiser pratiquement toute la société dans l’effort de guerre et de mener presque une guerre à outrance.

Deuxième point : il faut quand même distinguer à mon avis, plusieurs phases de la Grande Guerre dans les Balkans, et notamment ce qui touche le cas serbe.

En premier lieu, je distinguerais trois phases dans ce cas.

Il y a d’abord le début de la guerre 1914-1915, donc une guerre victorieuse ; nous avons parlé des deux offensives autrichiennes qui sont repoussées, deux victoires à la Pyrrhus, quand même. C’est un petit pays qui réussit à vaincre un grand empire, mais qui a payé cher et qui vit, pendant l’année 1915, durant dix mois, dans l’attente d’une nouvelle offensive qu’on supposait être encore plus dure.

Deuxième phase, je dirais qu’il s’agit de l’année 1915.

Troisième phase de la guerre, c’est 1915-1918, la retraite, la reconstitution de l’armée et la phase sur le front de Salonique où on passe à une autre manière de se comporter pendant la guerre. Comme je l’ai mentionné ce matin, il s’agit d’un État sans territoire, d’un gouvernement et d’une armée sans le territoire qui est pourtant occupé. Cela provoque aussi beaucoup de problèmes intérieurs. Tout d’abord, qui a donné le droit à un gouvernement et à une armée de se retirer et de laisser toute sa population à la merci des armées ennemies ?

C’est de cette problématique que parle le ministre plénipotentiaire français auprès de la cour serbe qui se retire avec l’armée à travers les montagnes monténégrines et albanaises, au moment où ils arrivent à la côte albanaise. Il dit : « Parmi les soldats, il y en a qui se demandent pourquoi on a fait cela ? Pourquoi on souffre autant ? Qui a permis à notre gouvernement et à notre armée de nous lancer comme cela dans un désastre et de laisser notre pays ? ». Donc ce problème se pose au sein de la société.

Troisième point : pour continuer la guerre, pour un pays de la taille de la Serbie, il fallait régler la problématique des financements. Elle a été réglée par les emprunts des débuts de la guerre. En 1914 et jusqu’à l’occupation austro-germano-bulgare du territoire en octobre 1915, il y avait six prêts que la Serbie avait signés auprès de ses alliés, surtout en France, avec des capitaux britanniques et au début des capitaux russes. Et tous ces emprunts passaient par une institution privée, la banque impériale ottomane, avec sa succursale en Serbie qui était la banque franco-serbe établie à Belgrade depuis 1910.

Il y a donc tout un réseau d’une élite financière militaire qui pratiquement gère ce financement. En même temps, avec l’armée et le gouvernement, c’est aussi les biens de l’État, le trésor d’État qui se retire et qui, à partir de Salonique, va en France pour être gardé dans une succursale de la banque de France à Marseille. Donc une opération assez difficile effectuée par la marine française, en évitant les sous-marins allemands en Méditerranée pour garder cette petite richesse d’État dans un état allié.

Il y a, à mon avis, un autre aspect qu’il faut encore souligner ici, c’est le problème du sentiment de la population. Pourquoi la Serbie a tenu pendant quatre années ? Peut-être parce qu’on avait le sentiment, en Serbie, dans la population, qu’il s’agissait d’une guerre juste, que le droit international était derrière la petite Serbie. D’ailleurs, c’était la formulation assez souvent utilisée par le grand public en France à l’époque, « La Serbie, martyre et vaillante » qui combattait pour le droit, simplement parce qu’elle était attaquée, en tant qu’État souverain internationalement reconnu depuis le congrès de Berlin, par une grande puissance qui voulait l’écraser. Donc ce sentiment, même s’il y a certainement un côté propagande dans cette conception, mais à mon avis elle a quand même prévalu dans les esprits des gens au quotidien.

Il y a encore un facteur donc il faudrait parler, c’est la préparation de l’après-guerre. Elle se faisait très systématiquement, surtout en France, avec une solution assez innovante dans les relations internationales, je pense, qui était la préparation de futures élites francophiles et francophones d’un petit pays dont on supposait qu’il serait allié après la guerre.

Je m’explique : environ plus de trois mille jeunes Serbes ont été accueillis en France et ont été envoyés dans les universités et écoles françaises, dans des zones où il n’y avait pas de combats, pour les former puis les renvoyer un jour, quand la guerre serait finie, en Serbie, où on voulait que cette élite constitue une élite administrative et intellectuelle francophile et francophone après la guerre.

Je vous remercie.

Frédéric Guelton – Merci beaucoup Stanislav. On pourrait ajouter un petit point qui nous permettrait d’introduire la Belgique dans une comparaison entre la Belgique et la Serbie à travers les deux armées – comme il n’y a pas de Belges avec nous aujourd’hui – c’est que l’armée serbe et l’armée belge sont deux armées qui se trouvent loin, qui ne se trouvent plus sur leur sol national. Ce qui fait que dans leur rapport à la guerre, pour les Belges, de 1915 à 1918, et pour les Serbes, de leur arrivée à Salonique en juin 1916 jusqu’en septembre 1918, politiquement, que ce soit Alexandre ou le roi Albert, ils vont s’efforcer d’éviter que leur armée se mêle aux opérations que les Français voudraient mener, parce que si l’armée serbe perd trop d’hommes à Salonique, elle ne pourra plus participer comme elle le souhaite à la libération du territoire national, parce qu’il n’y a pas de réserves, il n’y a pas de ressources, et il en est exactement de même pour les Belges. Or c’est une comparaison faite à l’époque et qui à mon sens est très importante.

Et nous allons continuer avec Peev Gueorgui sur le cas bulgare.