La question de l’adaptation - table ronde

Bärbel Kuhn

Transcription de l'intervention de Bärbel Kuhn au cours de la table ronde qui a suivi la conférence introductive de Frédéric Guelton, « D'une guerre courte à une guerre longue ».

Je peux commencer, mais je vais essayer de raccourcir un peu, parce que j’ai constaté que ma présentation était encore trop longue. Je vais me pencher sur la notion d‘adaptation, en posant la question : comment les individus, les sociétés, les états, les économies se sont-ils adaptés au fait que la guerre ait duré plus longtemps qu’on s’y attendait ?

Il apparaît, dans les lettres écrites du front, que les soldats s’imaginent un monde intact et inchangé dans lequel ils espèrent retourner après la guerre. Après le premier choc lié à cette guerre qui dure, on voit bien, dans ces lettres, qu’ils ne se rendent pas vraiment compte que la guerre change leur vie et qu’il s’agit d’une nouvelle situation, aussi bien pour eux qu’à la maison. La raison en est que c’est une sorte d’autostabilisation et une façon de rendre la guerre supportable. On peut constater aussi que peu de lettres rendent compte du contraste et de la rupture entre le monde d’avant la guerre et l’expérience de la guerre.

Je vais aborder très rapidement la question qui est toujours posée : mais pourquoi cette guerre a-t-elle continué ? C’est d’abord la conviction de tous, même des Allemands, qu’on mène une guerre de défense. Et surtout c’est, au début, par loyauté et avec l’espoir d’une reconnaissance, c’est-à-dire une acceptation et des concessions après la guerre, par exemple pour les ouvriers, pour les femmes, pour les Juifs, pour tous ceux qui n’ont pas les mêmes droits dans la société allemande. Et puis il y a la logique des emprunts. On a déjà mentionné ce matin que le système des emprunts impliquait que seule la paix du vainqueur permettrait de regagner l’argent investi. C’est un cercle vicieux, on ne peut que continuer pour gagner. Et le nombre de victimes croissant entraîne l’impossibilité d’arrêter la guerre, parce que sinon, tout aurait été pour rien.

Il y a une citation d’un Français qui me plaît beaucoup pour illustrer cela : « Le guerrier empêche la fin de la guerre. » C’est une logique absurde et dramatique. Alors il faut s’arranger et supporter. Comme je l’ai déjà dit, on essaye de retrouver une sorte de normalité. Cela concerne le front comme l’arrière.

Je vais maintenant vous présenter quelques photos, avec peu d’explications parce que ces photos parlent d’elles-mêmes, qui montrent comment on s’installe dans la guerre. Pour le cas allemand, il faut préciser que les Allemands n’ont pas été « échangés », comme les Français par exemple ; c’est-à-dire que les soldats allemands restaient très longtemps dans le même groupe, dans la même armée, au même endroit, donc ils avaient le temps de s’installer, et certaines de ces installations étaient très commodes, parfois.

Ici, vous voyez un lieu de distraction, avec beaucoup de livres au fond. Une maison d’édition allemande – qui existe toujours, la maison Reclam –, faisait des tout petits livres peu coûteux et a produit ces livres en masse. Vous voyez ici le chiffre, dix millions de livres ont été échangés sur le front pendant les années de guerre. Il y avait aussi des journaux dans les tranchées, que les soldats faisaient eux-mêmes, pour eux-mêmes, et qu’ils s’échangeaient.

De tous les côtés, il y avait des paroles d’encouragement. « Tenir » était un des mots clés, l’expression clé. Mais il y avait aussi beaucoup de mauvaises informations, même des mensonges. Par exemple, lors du blocus, le gouvernement allemand a prétendu qu’on ne fléchirait pas devant le blocus parce qu’on disposait de ravitaillement suffisant. Ce n’était pas du tout le cas, au contraire. L’hiver 1916-1917 a été l’hiver le plus dur, on l’a appelé « l’hiver des betteraves » – je n’ai pas trouvé d’expression française correspondant au terme allemand –, car il n’y avait à manger ni pommes de terre ni céréales, il n’y avait que des betteraves, qu’on préparait de toutes les manières. Il existait des tas de recettes, pour apprendre comment faire des gâteaux de betteraves, par exemple.

Alors ici, quelques photos qui montrent aussi un peu la situation : le rationnement – vous voyez, 100 g de pain par jour ; des recettes pour prolonger, rallonger, remplacer certains produits – je crois que le mot « erzatz » est alors devenu une expression internationale. Je vous laisse lire vous-mêmes les chiffres, je crois qu’ils sont parlants.
Encore l’hiver 1916-1917. À cause de la situation de famine qui s’est répandue, les Allemands perdent de plus en plus confiance dans le fait que cela peut s’arranger et leur loyauté envers l’état diminue. « Tenir bon » était vraiment l’expression de l’année, durant cet hiver.

On voit aussi des tentatives pour combler le fossé de l’information qui court, bien sûr, entre le front et l’arrière. On essaye de couper cette information par la censure. Des lettres de lamentation des femmes qui parlent de la faim à la maison sont bloquées par la censure. Mais d’un autre côté, il y a aussi de plus en plus d’informations, et même des expositions, où on veut montrer la vie au front : on y présente des tranchées, des prothèses, et des dégâts du côté de l’ennemi pour montrer qu’on est en passe de gagner.

J’en ai parlé ce matin, c’était aussi un choc qu’à l’arrière, la guerre provoque des bombardements. […] Durant les dernières années, il y avait toujours cette volonté de tenir, ce qui veut dire qu’on essayait encore de faire des emprunts de guerre, et on expliquait que ces derniers efforts d’emprunt étaient pour la paix et non pour la guerre.

Ici, une citation impressionnante d’une jeune fille qui est  : « La guerre est devenue une sorte d’état permanent, on peut à peine se remémorer comment était la paix, on ne pense pratiquement plus à la guerre. Alors on s’est vraiment installé dans une situation de guerre. »

Je trouve ce cas aussi assez intéressant […]. Par l’échange avec les troupes venues des colonies, ces colonies gagnent en confiance et en volonté d’indépendance, et il y a une sorte de renationalisation dans une guerre qui devient de plus en plus une guerre mondiale. Je vous remercie de votre attention.

Frédéric Guelton – Maintenant que j’ai le micro, j’en profite. Juste un mot, avant de passer la parole à Stanislav ; dans ce que vous disiez il y a un instant, pour faire le lien avec mon propos initial, la question des pertes est intéressante lorsqu’on l’associe à la notion de vitesse. Ce qui va provoquer aussi la guerre longue, c’est l’importance des pertes dès les débuts de la guerre. L’énormité des pertes des derniers mois de 1914 – et je rappelle que la petite année 1914 est l’année la plus meurtrière de la guerre, au moins sur le front occidental – va bloquer complètement l’idée d’un recours à la négociation et à la paix parce qu’il y a eu trop de sang versé dès les premiers mois de guerre, et lorsque ce Français que vous citez dit – je le reprends – « Le guerrier empêche la fin de la guerre » – oui, mais encore faut-il définir qui est le guerrier, parce qu’on se rend compte que ce sont les politiques qui bloquent les négociations de paix, parce qu’ils veulent la victoire à tout prix.

Et je passe la parole à Stanislav.