Visite commentée de l’exposition « Join now ! »


Michel Rouger

Directeur du musée de la Grande Guerre du pays de Meaux

Transcription de la visite commentée de l’exposition temporaire « Join now ! » organisée lors de l’université d'été 2014, le 4 juillet

Le point de départ

Je vais vous faire faire une visite, pas tant sur le fond de l’entrée en guerre des Britanniques – c’est un peu la spécificité de cette université qui se déroule actuellement au musée –, que sur comment on a imaginé la muséographie et la mise en scène de cette thématique rarement abordée, en tout cas dans les musées français.
Comment en sommes-nous arrivés à cette exposition, qui est notre grande exposition pour l’année du centenaire en 2014 ? En fait, nous nous sommes dit : « Ici, au mois de septembre, nous fêterons les 100 ans de la bataille de la Marne. Comment pourrions-nous aborder ce thème ? ». Pour ceux qui connaissent le musée, nous parlons de la première bataille de la Marne au sein de l’exposition permanente. Donc il fallait trouver un angle d’attaque un peu original. L’idée n’était pas de démonter ce que nous avions dans l’exposition permanente pour le remettre dans une exposition temporaire. Finalement, en y réfléchissant, nous avons constaté qu’on parlait beaucoup des Britanniques, surtout à partir de l’année 1916, et notamment dans la bataille de la Somme en France, mais qu’on en parlait très peu en ce début de la guerre de 1914. En l’occurrence, les Britanniques étaient présents à la bataille de la Marne et sont venus à Meaux en septembre 1914. C’est ainsi que nous avons trouvé cette piste, en nous disant qu’il y avait certainement un moyen d’aborder ce sujet. C’était le point de départ.

Un manque dans l’historiographie

Une fois que nous avons eu l’idée de cette thématique, nous avons rassemblé un conseil scientifique, sous la direction de Hew Strachan, et Frédéric Guelton – qui est parmi nous – en faisait partie aussi, donc Frédéric, tu peux intervenir quand tu veux au cours de la visite, puisque tu as participé au concept. Avec ce conseil scientifique, nous nous sommes vus plusieurs fois pour essayer de définir notre propos. Très vite, nous nous sommes rendu compte, avec les différents membres du conseil, que c’était quasiment un manque dans l’historiographie, cette entrée en guerre des troupes britanniques. Par exemple, nous avons planché sur un gros catalogue que, malheureusement, nous ne pouvons pas vous présenter, parce que nous nous sommes concentrés sur l’exposition, donc nous n’avons pas eu le temps de sortir le catalogue en même temps, il arrivera après le 15 juillet. Je vous donne cette information parce que vingt-quatre auteurs, pour moitié français, pour moitié britanniques, y ont donné leur vision de cette entrée en guerre des Britanniques.

Notre idée était de nous concentrer sur l’année 1914 : donc l’exposition commence au mois d’août 1914 et se termine fin décembre 1914, centrée vraiment sur ces six mois. Nous avons réalisé qu’il n’y avait pas tant d’études, d’analyses historiques que cela sur cette période.

Une fois définis les grands thèmes d’une exposition, notre travail, lorsque nous faisons des expositions temporaires, est aussi de sortir des pièces des réserves – puisque nous ne présentons que 15 % de la collection dans l’exposition permanente – et d’aller chercher dans d’autres institutions des pièces emblématiques. Vous verrez que nous avons eu la chance d’obtenir des pièces provenant, notamment, de l’Imperial War Museum et du National Maritime Museum de Londres, mais aussi du In Flanders Fields Museum, à Ypres, en Belgique – peut-être que certains d’entre vous le connaissent – ou du Musée royal d’histoire militaire, à Bruxelles.

C’est l’occasion pour nous de présenter un certain nombre de pièces qu’on ne voit pas souvent et, notamment, je vous montrerai « la » pièce qui nous vient de l’Impérial War Museum, présentée pour la première fois en France. C’est un peu le joyau de notre exposition, notre « Joconde » ; je vais vous montrer cela.

Intégrer différents niveaux de médiation

Le principe est de s’inscrire dans la philosophie de ce que nous faisons pour l’exposition permanente du musée, c’est-à-dire d’intégrer différents niveaux de médiation dans la manière d’aborder le sujet. D’autant que l’entrée en guerre des Britanniques est un sujet absolument inconnu de notre public, majoritairement français – nous avons 90 % de visiteurs français. Pour avoir fait le test avec des gens habitant localement – il y a des tombes britanniques dans quelques cimetières des villages alentour –, personne ne se rappelle ou ne sait pourquoi nous avons cette mémoire britannique sur le territoire. C’était donc aussi pour nous l’occasion d’être le plus pédagogue possible et de partir de quelques fondamentaux pour entrer ensuite dans le détail, au fil de l’exposition.

L’exposition a été construite en deux temps : la situation de l’Empire britannique et celle du Royaume-Uni à l’entrée en guerre, puis un deuxième temps qui est vraiment l’entrée en guerre des troupes britanniques – vous le verrez symboliquement. Faire une exposition, ce n’est pas faire un livre. On sait qu’on ne peut pas tout expliquer dans une exposition, mais la scénographie doit aider à interpréter et faire passer les messages que l’on souhaite au sein de l’exposition et au cœur du sujet. Il y a donc ces deux grands temps, et si nous avons appelé cette entrée « Join now ! », c’est évidemment parce que c’est le titre que l’on retrouve sur les affiches de mobilisation britannique. Et si nous l’avons appelée aussi « L’entrée en guerre de l’Empire britannique », c’est parce qu’en effet nous évoquons non pas l’ensemble de l’empire, mais les troupes arrivées sur le front de l’Ouest en 1914. En l’occurrence, vous verrez que nous aborderons les troupes indiennes, les premières à être arrivées en 1914 sur le continent européen, et tout à la fin de l’exposition, les troupes canadiennes, puisque ce sont elles qui arriveront au mois de décembre. L’exposition a ouvert le 28 juin et nous avons déjà eu comme remarques : « Mais vous ne parlez pas de la Nouvelle-Zélande ! Vous ne parlez pas de l’Australie !, etc. » Il est vrai qu’il est important de bien recentrer le sujet. Maintenant, nous sommes vigilants à expliquer aux gens qu’il ne s’agit que de l’année 1914.

Ce n’est pas une conférence, donc s’il y a des questions,  je préfère qu’on échange. Frédéric, je te l’ai dit, tu interviens quand tu veux. Alors on y va, c’est parti !

La carte animée de l’espace d’introduction

Ce qui nous importait, c’était d’entrer, dans cet espace d’introduction, par la porte d’un constat et d’un paradoxe.

C’est-à-dire que nous avions envie de partir de ce décalage entre un Empire britannique dominant le monde, très clairement, et la présence, au mois de septembre, de la BEF, la British Expeditionary Force, composée de seulement 90 000 hommes - au regard des armées, notamment française et allemande, qui mobilisent un peu plus de trois millions de personnes dès le mois d’août. C’était un paradoxe : un empire qui domine complètement le monde, mais qui n’est capable – au début, nous sommes bien d’accord – de mettre à disposition et d’envoyer sur le continent que 90 000 hommes.

Pour autant – et c’est pour cela que nous avons pris cette carte, on est en septembre, bataille de la Marne, les Britanniques sont en jaune –, leur jonction, leur rôle est primordial, puisqu’ils vont boucher le trou entre les deux armées françaises, participant ainsi au fait que la bataille de la Marne fasse reculer le front. Au cours des réflexions du conseil scientifique, nous voulions que ce paradoxe soit notre problématique de départ. On pourrait se dire, après tout, qu’ils étaient là au même titre que les armées française et allemande. Mais non, ce n’était pas du tout le même contexte. Comme Maurice Vaïsse l’a évoqué rapidement suite à une question, au Royaume-Uni, c’est uniquement une armée de professionnels – même si, dès le mois d’août, nous le verrons juste après, il y a eu un appel aux volontaires –, et au départ il n’y a que 90 000 hommes mobilisables.

Ici, une carte animée, sur le principe – encore une fois pour ceux qui connaissent le musée –, des cartes animées qu’il y a pour « Marne 14 » ou « Marne 18 », pour resituer un peu les choses. De manière tout à fait classique, un petit panneau d’introduction reprend le pourquoi de cette expo dans les grands thèmes que je vous ai annoncés. Une frise chronologique s’arrête sur l’année 1914 : c’est en cela que je vous disais qu’une exposition n’est pas un livre ; vous me direz qu’il manque plein de choses, dans cette frise. Oui, il manque des choses, mais nous aurions été obligés de la faire sur tout le mur de l’exposition si nous avions voulu tout mettre. Nous avons préféré nous concentrer sur un premier niveau avec les grands événements, ce que nous avons appelé « en général » : ici, de juin-juillet à décembre. Puis, de manière générale, la situation de l’Empire britannique dans ces différentes phases, un zoom un peu plus important sur ce qui s’est passé sur le front de l’Ouest et encore un coup de loupe sur les troupes britanniques sur ce front. Ce sont les quatre niveaux de cette frise chronologique.

Les objets

Et puis l’enjeu d’une exposition, c’est d’avoir des objets. On peut faire une exposition avec uniquement des papiers d’archives, des lettres, des documents – on en verra. Mais à un moment donné – en tout cas, c’est notre philosophie ici, et vous savez l’importance de l’objet, par rapport à la création du musée et sa collection gigantesque de 50 000 pièces –, nous avons eu le souci de trouver à chaque fois des objets tout à fait emblématiques qui permettent d’accompagner le discours. En l’occurrence, nous sommes partis de cet objet plus qu’emblématique, le drapeau du Royaume-Uni, que nous avons posé de manière tout à fait symbolique dans cette vitrine comme point d’entrée, et qui indique que nous allons bien parler des Britanniques dans la Grande Guerre. Au cas où vous n’auriez pas compris, après tout ce que je vous ai raconté !

Tom

Juste une petite précision, parce qu’il va nous accompagner tout au long de l’exposition : je vous présente Tom.

Tom est important, parce que –  je vous parlais des différents niveaux de médiation – nous essayons toujours de parler aussi aux plus jeunes, donc nous avons imaginé Tom, qui est un Britannique d’aujourd’hui. Vous voyez qu’il a un ticket du musée, il explique qu’il est venu avec ses parents en vacances en France. Il va visiter l’exposition et en fait, il va découvrir, au fil de l’exposition, ce que son arrière-arrière-grand-père a vécu, puisque lui était vendeur de journaux en 1914 et fera partie des volontaires qui intégreront l’armée. C’est pour nous une manière d’accompagner l’enfant – ce sont les 8-12 ans, à peu près, qui sont ciblés tout au long de l’exposition. Vous verrez qu’en plus, c’est un support de médiation, puisque nous avons pu intégrer à l’arrière-arrière-grand-père des objets à toucher. Du coup, cette interactivité avec le public enfant fonctionne en fait aussi pour les adultes. Dans l’exposition permanente, on peut soupeser le paquetage ; nous l’avions imaginé au départ pour les enfants, mais je peux vous dire que tous les adultes essaient – peut-être l’avez-vous fait aussi – parce que c’est une expérience. Il y a toujours cette idée que le visiteur est acteur de sa visite. C’est quelque chose qui, pour nous, est vraiment important. Alors venez ! Nous avons voulu, pour marquer cette entrée en guerre, rassembler côte à côte les quatre forces en présence sur le front de l’Ouest. C’était aussi l’occasion de sortir les uniformes que nous avions en réserve : le belge, le français, l’anglais et l’allemand. En regard, à chaque fois, les affiches de mobilisation, à l’arrière, pour rappeler celle de ces pays lors de cette entrée en guerre. 

 

La situation du Royaume-Uni

Pour expliquer la situation du Royaume-Uni, il y a ces deux panneaux là-bas. Nous avons eu l’idée de faire une carte d’identité du Royaume-Uni pour redonner les grandes lignes aux visiteurs. Et surtout – comme vous le verrez –, ces panneaux, qu’on rencontre tout au long de l’exposition, nous ont permis d’incorporer toute l’iconographie que nous avons pu trouver qui provient de musées, de centres de documentation étrangers, notamment britanniques – des archives de l’Impérial War Museum – et que nous avons intégrée directement à l’exposition, en grand format, pour qu’on puisse s’appuyer sur le document historique. C’est aussi un lien avec l’exposition permanente, on a toujours l’objet, mais mis en regard du document historique. Nous nous sommes amusés à imaginer ce tableau de données comparatives permettant d’identifier le Royaume-Uni comme étant la plus grande force, une grande puissance commerciale, l’importance de sa marine – on aura l’occasion d’en reparler – alors qu’il a une force militaire très faible. Nous voulions partir des chiffres pour réexpliquer le contraste entre ces trois nations qui se retrouvent face à face à un moment donné.

Trois langues

Nous avons traduit directement dans les langues. Vous voyez que toute l’exposition est traduite en trois langues : français, anglais, allemand. L’anglais nous paraissait, bien évidemment, indispensable pour une exposition sur les Britanniques ; l’allemand est aussi la langue qu’il y a dans l’exposition permanente, c’était pour nous important par rapport à notre sujet.

Quelques défauts

Un petit zoom : en plus, je vais pouvoir vous expliquer les défauts de cette exposition – parce qu’elle en a. Par exemple ici, nous avons trouvé important de rappeler la lettre d’instructions donnée au maréchal French, et vous voyez la manière dont nous avons rédigé le texte… C’est une lettre vraiment importante parce qu’elle positionne le côté exceptionnel de la force britannique qui sera sur le continent. Finalement, c’était une armée professionnelle plutôt parée pour une guerre coloniale, mais pas du tout pour une guerre continentale, et la lettre le traduit bien. C’est flagrant pour moi – peut-être que cela ne l’est pas pour vous –, mais concernant la manière dont nous l’avons rédigée, nous devions avoir le document et au dernier moment, nous ne l’avons pas eu. Tant pis, ce sont des choses qui arrivent : le panneau était prêt, nous étions, forcément comme pour toute exposition, « à la bourre ». Il y a des petites choses comme cela, dans les coulisses.

Concernant les acteurs de 1914, nous avions eu aussi l’idée d’associer à certaines biographies ces dessins de Vallotton vraiment superbes, faits par impression sur bois. Je trouve qu’au final le panneau ne fonctionne pas très bien. Vous voyez, je vous dis tout ! Je pense que nous n’avons n’a été assez percutants dans la mise en scène de cet espace parce que les portraits ne sont pas directement en face des biographies, donc il y a un petit jeu pour le visiteur pour faire le lien. Cela n’a rien de dramatique, mais c’est pour vous montrer les difficultés qu’on a pu rencontrer.

Notre joyau

Je vous avais parlé de notre joyau… il est ici : c’est le bâton de maréchal de French, que même l’Impérial War Museum ne présentait pas puisqu’il était en réserve. D’après ce qu’ils nous ont dit, nous étions le premier musée à présenter le bâton du maréchal French sur le territoire français. Nous en sommes très fiers, il est très beau. En fait, French était maréchal avant la Première Guerre mondiale, il est fait maréchal en 1913. C’est ce qui explique qu’il a déjà son bâton. C’est tout à fait emblématique d’autant que French est vraiment un personnage essentiel de cette entrée en guerre de la BEF puisque c'est lui qui la commande, donc son rôle est tout à fait primordial. C’est lui qui aura affaire aussi avec l’état-major français, qui mènera les négociations entre les états-majors français et britannique dans tous leurs différends. Nous trouvions tout à fait symbolique d’avoir cet objet un peu exceptionnel.

D’une manière générale, nous avons à peu près 180 à 200 objets présentés dans l’exposition. C’est assez dense en pièces, puisque c’est sur une superficie de 300 m2. Frédéric ?

Frédéric Guelton [F. G.] : Pour gagner du temps, ce qu’on pourrait ajouter, c’est que dans la lettre de French, dont tu as dit qu’elle était très importante, est écrit qu’il doit participer à la guerre a minima, préserver au maximum ses hommes. Quand la BEF arrive en France, Kitchener ne donne pas toutes les troupes qui avaient été prévues en Angleterre, parce que personne ne sait comment vont tourner les choses. Ce que je veux dire, c’est que tout le monde anticipe la participation des Anglais comme évidente après la bataille de la Marne, mais jusqu’à la Marne incluse, ce n’était absolument pas certain. Comme on le voit sur la carte d’avant : s’ils ne vont pas dans le trou entre les deux armées, eh bien il y a un trou ! Ce n’était pas gagné d’avance.

François Cochet [F. C.] : Juste un petit mot : la culture matérielle joue énormément. Je disais à Frédéric, par boutade : « Le Britannique, c’est un nabot ! » Mais regardez la taille moyenne des hommes. Je rappelle que la taille moyenne du conscrit français de 1913 est de 1,67 m. Les trois uniformes présentés rendent bien compte d’une réalité de l’époque, c’est-à-dire que la taille moyenne des soldats est très inférieure à ce qu’on connaît nous.

Michel Rouger [M. R.]  : C’est vrai, on le voit bien aux carrures, sur les vestes d’uniforme qu’on peut avoir : c’est quasiment de la taille 16 ans d’aujourd’hui ! Ce sont des petits gabarits, tout à fait.

F. C. : Là, le Français était plutôt un grand.

À propos des uniformes et de leurs couleurs

M. R. : Il y avait quand même quelques gaillards ! Justement, on va parler de l’équipement – belle transition, François. En effet, si vous avez bien remarqué l’uniforme du Britannique, il est d’une grande modernité parce que ses équipements sont en « web », c’est-à-dire en toile. C’est une modernité qui date du XIXe parce qu’ils ont déjà cet équipement au moment de la guerre des Boers, même s’il n’est pas complètement utilisé et intégré à l’équipement du soldat britannique. En tout cas, en 1914, il l’est complètement. L’intérêt du web est qu’à la différence des autres armées – qui ont des équipements en cuir nécessitant de l’entretien, pouvant rétrécir ou se racornir en fonction des conditions, etc. –, le web est notamment plus solide et surtout, l’entretien est quasiment nul et cela ne bouge pas. C’est une grande modernité du fantassin britannique par rapport à celui des autres armées. C’est l’occasion de faire connaissance avec l’arrière-arrière-grand-père de Tom, qui s’appelle Tom aussi, puisqu’en fait, si Tom d’aujourd’hui porte ce prénom, c’est en honneur de son arrière-arrière-grand-père. Je vous disais il y a un moment qu’avec Tom, on peut toucher du web. Voilà, si vous voulez toucher pour vous rendre compte de ce que c’est… Allez-y, faites-vous plaisir ! C’est ce type de démarche que nous avons. À un moment donné, c’est bien beau de dire aux enfants : « Il y a de la toile, c’est plus solide que du cuir. » Oui, bon, d’accord. Mais là, on peut se rendre compte de ce que c’est que le web, sa solidité, la matière, c’est plus concret.

F. C. : Vous en avez plusieurs exemplaires, j’espère !

M. R. : Oui, normalement c’est bien fixé, mais on va voir !

David Mitzinmacker (professeur-relais du musée) : François, la couleur de l’uniforme britannique est-elle adaptée à la guerre moderne ?

F. C. : Oui, mais c’est après la guerre des Boers. Même pendant cette guerre, on les surnommait depuis 1815 les red coats, et, depuis le XVIIIe siècle, ils avaient un uniforme rouge. Frédéric sait très bien que les Français ont préparé des uniformes discrets, les uniformes réséda (kaki). À partir de 1901-1902, il y a eu plusieurs essais. Les militaires en étaient de chauds partisans, ce sont les députés qui ont coupé les subsides. Et puis la presse, qui a dit : « Non, on ne va pas porter un uniforme qui ressemble à celui des Allemands ! ». Quand on dit que l’été de 1914 a été meurtrier, avec les pantalons rouges et tout cela… De toute façon, au bout de quelques jours, les pantalons n’étaient plus tout à fait rouges. Ce ne sont pas les militaires qui l’ont voulu. Si on les avait écoutés et entendus, ils seraient partis en guerre avec un uniforme kaki, enfin réséda.

D. M. : Et l’adoption de l’uniforme britannique s’est faite avec une vraie réflexion sur ce que pouvait être la guerre moderne ?

F. C. : Toutes les armées européennes ont un uniforme discret, toutes ! Les Autrichiens, les Russes, les Italiens sont dans des nuances de gris-vert.

F. G. : Les Russes ont changé d’uniforme après la guerre contre le Japon. Pour rejoindre ce que disait François tout à l’heure, il y a toujours au départ chez les militaires une démarche technique qui ensuite, avec le temps, parce que les militaires sont conservateurs par essence, peut devenir anachronique. Mais les Français ont adopté le rouge au moment où l’artillerie a commencé à tirer au-dessus des unités qui attaquaient. Ce qui permettait à l’artilleur français, au milieu du XIXe siècle, de voir où étaient ses fantassins, parce qu’ils avaient un pantalon rouge. C’était uniquement technique, en fait : pour tirer au-delà. Ensuite, cela deviendra ce qu’a expliqué François, c’est-à-dire une opposition à la fois politique, budgétaire et même idéologique : il ne fallait pas que les soldats français soient habillés comme des ouvriers ou des Allemands.

F. C. : Le 14 juillet 1912, pour le défilé, plusieurs unités françaises défilent dans différents types d’uniformes discrets. Mais le journal Le Gaulois  et d’autres journaux diront : « C’est un scandale ! Ce n’est plus notre uniforme national ! Que fait-on ? On ressemble à des Allemands ! ». C’est la conjonction de la pression des médias et des hommes politiques qui fera qu’on gardera notre uniforme de 1867. Et dans la réflexion que je qualifierais de scientifique, le tissu sur le point d’être adopté – mais qui ne le sera pas parce que la guerre éclate –, est un tissu violacé. Pourquoi est-il violacé ? Parce que, paraît-il, à l’époque les scientifiques avaient analysé qu’à distance, la couleur violette trouble la vue et rend donc la visée du fantassin plus difficile. C’est intéressant.

F. C. : Si je puis me permettre encore, excuse-moi…

M. R. : Mais oui, c’est une université d’été, donc on discute, il n’y a pas de problème !

F. C. : À partir de fin 1914, les Français ont compris qu’il fallait passer à autre chose – enfin ! je dirais, y compris les hommes politiques et les élus – et ils demandent aux Britanniques de leur fournir du tissu kaki. Et c’est parce que les Britanniques ne sont pas en mesure de leur fournir autant de tissu kaki que les Français passeront au bleu horizon, parce qu’en fait, on utilise, en gros, ce qu’on sait faire et ce qu’on a comme colorant.

M. R. : Puisqu’on parle des uniformes, quand même, je vous laisse admirer le superbe écossais qui est juste là. Il y a des spécificités dans l’armée britannique, notamment régionales, et le kilt est un signe de distinction important. Cela marquera énormément les esprits des Français quand les Anglais débarqueront sur le continent. La représentation du soldat écossais et de son kilt sera beaucoup utilisée chez les artistes et dans la presse, parce qu’il y a une sorte d’exotisme à voir débarquer des soldats habillés ainsi. À la fin de l’expo, vous verrez beaucoup représentés ces soldats écossais, ainsi que des troupes indiennes qui, avec leurs turbans, fascineront les artistes chargés de rendre compte de l’arrivée des troupes britanniques. Là, on en a un exemple, avec la cornemuse derrière, c’est un très bel ensemble.

Un mur d'affiches d’appel aux volontaires

Donc il y a une armée professionnelle, mais dès le mois d’août, Kitchener fait appel aux volontaires ; c’est ce que nous avons voulu aborder ici. Nous avions cela en tête depuis le début, nous rêvions d’un mur d’affiches, parce que nous savions que l’appel aux volontaires par Kitchener avait produit un certain nombre de créations artistiques, qu’on peut analyser aujourd’hui d’un point de vue artistique, en tout cas. Rien que sur l’année 1914, je crois qu’il y a eu environ une soixantaine d’affiches produites. Ici, nous en présentons à peu près 25, je crois, qui viennent de nos collections, mais proviennent aussi de Péronne, de l’Impérial War Museum et du musée de Bruxelles qui nous en ont prêté.

Nous voulions représenter une espèce de panel de cet appel aux volontaires, appel lancé via la presse, au départ. Je vous disais l’intérêt de pouvoir mettre des archives, comme ici : « Your King and country need you – a call to arms. » C’est un appel aux volontaires qui sortira dans la presse et aura un succès phénoménal dès le mois d’août. Je crois que la plus grosse journée, c’est 32 000 volontaires qui s’inscrivent en un jour – autour de ce chiffre-là. Au final, on a quasiment – je parle sous votre contrôle, messieurs – autour de 500 000 volontaires inscrits sur l’année 1914. Ces volontaires vont « s’enrôler », il y aura toute une période d’entraînement, mais en fait, ils n’arriveront sur le front que vers la fin de l’année 1914. Tom, notre personnage, fera partie de cette vague de volontaires. Il n’arrivera sur le front qu’à la fin de l’année.

Le cartel numérique

Ce mur d’affiches, vous le voyez, est assez spectaculaire, nous avons voulu vraiment jouer aussi des tailles des œuvres, de la manière d’appréhender les choses. Pour expliquer ces affiches, je voulais juste vous dire deux mots sur cet outil qu’on a créé spécialement pour l’exposition. On a imaginé pour chaque affiche un cartel numérique. Vous avez une information historique sur le pourquoi de cette affiche et sa symbolique, sa traduction en français et en allemand aussi – puisque tous les messages sont en anglais, c’était pour nous important. Vous pouvez prendre le temps de tout regarder.

 

Créer son affiche

Je vous ai expliqué l’intérêt de rendre le visiteur acteur de sa visite, donc vous pouvez créer votre propre affiche. Nous donnons dans un premier temps – on le réabordera demain avec l’atelier sur les affiches de la collection du musée –, dans les grandes lignes, les principes d’une affiche de propagande – ici de mobilisation, mais plus généralement de propagande : un slogan simple et court, un visuel choc, le fond, la couleur, toutes ces grandes lignes.

 

Ensuite vous pouvez créer votre propre affiche en réutilisant des formes et différents extraits des affiches que vous avez sur le mur, et à la fin de votre création – je vous invite à venir la réaliser lors de ces deux jours –, vous envoyez votre affiche par mail et elle est diffusée. Les créations des visiteurs seront donc présentées au sein de l’exposition, ce qui est une manière de la rendre interactive – il y a parfois des bugs, mais normalement, cela fonctionne. C’est aussi une manière de vous montrer comment nous avons voulu aborder la médiation autour de ce support principal d’information de l’époque. Ce qui explique la richesse de production qu’il a pu y avoir et, j’allais dire, la diversité des messages, mais vous voyez bien qu’en gros, cela dit toujours la même chose ; on joue sur la culpabilité, sur le rôle de chacun – il y en a une qui s’adresse aux femmes, du style : « Il faut que vous laissiez votre mari », ou quelque chose comme cela –, et toute la société est impliquée, à un moment donné, dans le message à faire passer.

D. M. : Sachant que les femmes britanniques balançaient des plumes sur ceux qui ne s’enrôlaient pas, je crois, c’est cela ?

F. C. : On en reparlera demain. Quel est le degré d’adhésion des sociétés ? Vaste débat.

M. R. : En revanche, il y a eu des hommes qui ne sont pas partis, qui ne se sont pas portés volontaires parce qu’on avait besoin d’eux pour travailler, donc qui ont eu un badge – vous l’avez dans la vitrine là-bas, on peut aller le voir si vous voulez, il est intitulé : « Honour service » – pour prouver que c’était pour travailler à l’usine et contribuer à l’effort de guerre. Ce badge était important parce que certaines femmes jetaient une plume d’oie blanche dans la rue près des hommes qu’elles pouvaient croiser pour montrer leur couardise.

C’est l’occasion de vous montrer un dispositif que vous retrouverez plusieurs fois dans l’exposition. Je vous disais qu’on ne peut pas aborder tout au même niveau dans une exposition, donc nous avons imaginé, selon le même principe visuel, rouge avec une marque au sol, une sorte de focus. Il y a l’arrière, où nous évoquons un certain nombre de points, un autre focus sur la marine britannique, et à la fin, un troisième focus sur les autres fronts, parce que nous nous sommes concentrés sur le front de l’Ouest, mais nous avons trouvé intéressant de rappeler que l’armée britannique se bat ailleurs, et notamment en Afrique. C’est bon, c’est clair ? Pas de questions ?

Donc ici, vous avez tout compris, il y a un petit jeu pour découvrir l’engagement – c’est aussi pour nous une manière importante de valoriser le document d’archives, comme cette carte, et de le rendre interactif –, au regard des collections de médaillons et d’insignes que nous avons, en retrouvant les origines des régiments qui participeront à la première bataille de la Marne. C’est une manière de lier histoire et géographie, parce que chaque régiment a ses propres spécificités en fonction de son origine géographique.

F. G. : Une idée qui me vient : une armée professionnelle anglaise était quelque chose d’extraordinaire, pour les nations continentales. Pendant toute la période qui nous intéresse, les Allemands vont toujours surévaluer, parfois de plusieurs divisions, la force de la BEF, parce que ce sont des soldats professionnels qui tirent tellement vite, qui se battent d’une façon si différente, que les Allemands, qui ont des conscrits avec eux, surestiment en permanence. À un moment, on sera sur un ratio où les Allemands penseront qu’il y a neuf divisions alors qu’il n’y en a que trois – je ne sais plus à quel endroit, mais peu importe. Il est intéressant de constater qu’une armée professionnelle était quelque chose d’impensable pour les continentaux.

M. R. : C’est encore une façon de montrer qu’il y a une grande modernité dans cette manière d’approcher les choses.

F. C. : De la même manière que pour les Britanniques, l’idée de conscription est impensable jusqu’à 1916.

M. R. : Oui, c’est vrai. Donc si vous voulez, on va traverser la Manche, au sens propre. Je vous parlais de muséographie tout à l’heure : symboliquement, nous étions sur l’île britannique, on va dire sur le temps de la préparation, de la mobilisation de cet appel aux volontaires. Alors nous traversons, et nous nous retrouvons sur le continent. Et là, nous entrons vraiment dans le temps de guerre, avec les batailles. Là, quelques photos d’archives : nous tenions aussi à cette idée d’embarquement/débarquement ; comment on avait chargé les gens, les chevaux, les matériaux sur les bateaux ; comment ils ont débarqué dans les ports français ; comment, autour de ces ports français, les zones logistiques ont pu se mettre en place.

Sur le temps du front, à proprement parler, les soldats débarquent dans les ports, montent tout de suite à la frontière franco-belge et participent à la bataille de Mons. Après, il y a un épisode de grande retraite où ils reculent jusqu’à la Marne, et il y aura la bataille de la Marne en septembre. Puis ils remontent, lors de la course à la mer, pour terminer – et nous avons terminé l’exposition à ce moment-là – sur la première bataille d’Ypres, à l’automne 1914. Finalement, c’était aussi une manière de montrer que les troupes britanniques feront quasiment – c’est ce qu’on voyait avec Jean-Paul Amat – 600 kilomètres sur ces premiers mois, en grande partie à pied. On peut donc imaginer la fatigue, l’usure de ces soldats qu’on ne ménage pas dès le début, ce sera dense tout de suite, pour eux.

Les cartes au sol

D. M. : Michel, est-ce que le fait d’avoir mis une carte au sol, c’est aussi au fond un rappel de ce qu’est la muséographie générale du musée ?

M. R. : Oui, cela fait écho à la carte sur le parvis quand vous arrivez à l’entrée du musée. La carte de l’Europe aussi, avant guerre…

D. M. : C’est comme une signature…

M. R. : Oui, je pense qu’on arrive – parce que je vous rappelle que nous sommes un jeune musée – à imposer une signature, en effet, le « musée de la Grande Guerre touch », ou quelque chose dans cet esprit. Je tiens vraiment à ce que nous ayons une cohérence, c’est-à-dire que, pour ceux d’entre vous qui ont vu nos expositions précédentes, nous avons travaillé sur une scénographie qui change vraiment notre espace par rapport aux autres, et c’est important de créer une nouveauté à chaque fois, mais il faut avoir quelques repères fondamentaux, pour que les gens se disent : « Ah oui, c’est bien une exposition du musée de la Grande Guerre. » Je pense que c’est vraiment important.

Une deuxième pièce importante qu’on présente dans l’exposition est le canon de 13-pounder qui vient du fort de Seclin, pour ceux qui connaissent – c’est juste avant Lille, quand vous remontez. C’est un privé qui a racheté ce fort, dans lequel il collectionne les pièces d’artillerie. Quand vous allez chez lui, il a de tout, même trois chars FT17 en carcasse dans sa cour – c’est assez étonnant –, et il a notamment un canon de 13-pounder. À l’occasion de l’exposition, nous avons pu, en partenariat avec lui, participer à la restauration du canon. Pour l’avoir vu il y a sept mois, je peux vous dire qu’il n’était pas dans cet état. Il n’y en a qu’un seul exemplaire en France. L’autre solution aurait été d’en faire venir un de l’Imperial War Museum parce qu’ils en ont un, mais je vous laisse imaginer le coût du transport, de l’assurance, etc. Donc c’était très bien qu’on le trouve en France, et c’était aussi une manière de jouer le jeu, de faire connaître le fort de Seclin. C’est aussi le genre de lien qu’on crée entre institutions, bien évidemment.

Ce tableau du musée de l’armée est intéressant aussi, avec cette charge de cavalerie – là aussi, clin d’œil à l’exposition permanente – qui montre une manière du XIXe siècle de faire la guerre, et qui introduit en même temps une modernité du XXe. Cette lance que vous voyez au mur est celle que l’on retrouve sur le tableau. La cavalerie anglaise a vraiment été décisive dans la bataille de Mons, elle a quasiment sauvé le reste des troupes.

F. C. : Pour l’anecdote, pourquoi le 13-pounder a-t-il cet enrobage de cordes ?

M. R. : Eh bien tu vas nous le dire !

F. C. : Parce qu’on versait de l’eau dessus, et que la corde conservait l’eau assez longtemps et refroidissait le 13-pounder. Les étudiants demandent parfois si cela tenait avec des morceaux de corde. (rires)

M. R. : C’est le système de refroidissement, tout simplement.

F. C. : Oui, c’est un refroidissement à eau très impressionnant ! (rires)

M. R. : On verra sur la mitrailleuse Vickers, qui a aussi un refroidissement à eau, que ce n’est pas du tout le même dispositif.

Je vois que l’heure avance à grands pas, donc juste un mot : nous avons ici un uniforme d’infirmière parce que le rôle des femmes britanniques était souvent celui d’infirmière, notamment les infirmières écossaises, qui sont allées à l’abbaye de Royaumont – dans le 95, le Val-d’Oise – pour installer un hôpital. C’est un petit clin d’œil, d’où la vitrine avec des objets de soin, parce qu’il était important de parler du rôle de ces infirmières. Vous avez ici un uniforme d’artilleur, en lien avec le canon, bien évidemment.

Zoom sur le rôle des interprètes

Un petit zoom aussi ici sur les interprètes, car nous trouvions nécessaire de rappeler que c’était bien d’être avec deux armées, mais qu’il fallait communiquer. Donc le rôle des interprètes a été décisif, d’autant qu’ils ont beaucoup noté, condensé tout ce qui se passait, ils étaient vraiment dans un rapport de mission permanent. Là, nous avons des choses qui proviennent du service historique de la défense à Vincennes, qui a des dossiers d’archives très riches d’informations, d’où les quelques exemples que nous avons pu mettre.

Vous voyez donc que la bataille de la Marne, qui est notre légitimité territoriale et historique ici, est abordée – on retraverse la Marne après avoir traversé la Manche –, mais vous voyez que ce n’est pas notre cœur de sujet. Ce que nous voulions montrer, c’est que la bataille de la Marne n’était qu’une partie de ces premiers mois et de ces mouvements des troupes britanniques. C’était important de la resituer, parce que le risque est de ne parler que de la bataille de la Marne. C’est une bataille importante, c’est certain, mais nous trouvions intéressant de la reconnecter par rapport au mouvement : pourquoi se replie-t-on sur la Marne ? Parce qu’il y a la grande retraite, parce qu’il y a la bataille de Mons. Elle a une place au même titre que les autres, j’ai envie de dire, pas plus pas moins, mais il y a ce clin d’œil avec la Marne, forcément parce que nous sommes sur notre territoire.

Un jeu de bataille navale...

Un deuxième focus sur la marine, qui est la grande force du Royaume-Uni. Nous avons ici, dans la muséographie, investi pour quelques années – j’espère – dans une table numérique pour laquelle on a créé un programme dédié où on présente à la fois les enjeux de la marine britannique, mais au regard de la marine allemande. Il y a un zoom, un dossier sur la bataille d’Heligoland et après – cela rejoint ce que je vous disais dans le parcours enfant sur « Créez votre affiche » –, on a, à partir des navires historiques qui ont participé à la bataille d’Heligoland, imaginé un jeu de bataille navale classique, auquel on peut jouer à deux. Vous voulez le voir ? Allez, je vais vous le montrer. 

F. C. : C’est un colonel de l’armée de terre, il ne va rien comprendre ! (rires)

F. G. : Oui, c’est trop compliqué pour moi ! (rires)

M. R. : Voilà, vous avez des navires qui se mettent en place. On ne va pas jouer maintenant, parce qu’on n’aura pas assez de temps, mais je vous propose de venir jouer à la bataille navale durant les pauses. C’est un jeu, mais nous sommes quand même dans un musée, donc nous avons un objectif pédagogique dans tout ce qu’on entreprend, donc en l’occurrence, pour chaque navire, une photo historique et une fiche technique renvoient aux navires qui ont participé à la bataille d’Heligoland.

D. M. : Cela va plaire à notre inspecteur général d’histoire. Il est commandant de frégate. Peut-être même de vaisseau. (rires)

M. R. : C’est parfait, si cela lui plaît. Oui, c’est vrai, il est commandant de frégate. On avait évoqué la justification de l’Empire britannique, c’est fait. Voilà les troupes indiennes ; elles débarquent au mois de septembre à Marseille et arrivent sur le front de l’Ouest dès le mois d’octobre. Voilà un uniforme de ces troupes indiennes.

Focus sur les autres fronts

Notre dernier focus est là-bas au fond, concernant les autres fronts, notamment en Afrique, puisqu’on s’y bat beaucoup dans les colonies britanniques ou allemandes. Vous voyez, la difficulté – c’est aussi cela, une exposition : je vous parlais de la force de l’objet  –, quand on parle des autres fronts et, notamment, des combats en Afrique, c’est qu’on n’a pas forcément des milliers d’objets, à la différence de ce qui concerne la mobilisation ou l’appel aux volontaires. Du coup, vous voyez qu’il y a un renfort d’utilisation de l’illustration et de l’image de nos collections, parce que nous n’avons pas forcément d’objets en 3D à chaque fois.
Je vois que je ne peux pas lutter contre le jeu de bataille navale ! (rires) Mais allez-y, amusez-vous ! C’est l’université d’été, c’est ludique ! Ici, vous voyez la mitrailleuse Vickers, avec son système de refroidissement qui n’est pas à corde, puisqu’il y a un petit système avec un bidon d’eau et un tuyau.

Et on arrive vers la fin de l’année 1914, l’enlisement du conflit après la bataille d’Ypres, et vous avez ici un trench-coat Burberry – une des dernières acquisitions que nous avons faites au niveau de nos collections –, manteau des tranchées, comme son nom l’indique. C’est aussi une pièce assez exceptionnelle.

Nous terminons par la trêve de Noël. Nous voulions évoquer ces trêves qui ont été importantes, notamment sur les secteurs germano-britanniques. Ici, une petite vitrine avec les objets que les soldats ont pu s’échanger au moment de cette trêve de Noël ; un petit jeu à partir d’une bande dessinée, qui s’adresse aux enfants de 7-8 ans, où ils comprennent ce que c’est qu’une trêve et ce qui se passe ; et le message final explique que c’était juste une parenthèse dans cette horreur qu’ils pouvaient vivre, que c’était un moment unique à vivre, mais c’était tout.

Nous terminons aussi avec cette série de portraits. Je vous parlais tout à l’heure de l’importance de la représentation des troupes indiennes et écossaises qui avaient complètement fasciné les artistes. Vous en avez un bon exemple à travers cette série.

Puis on retrouve notre ami Tom et on peut toucher le drap de laine qui constitue son uniforme – là aussi, encore une manière de se rendre compte de la matière. Quand vous touchez, si vous imaginez que ce tissu pouvait être trempé, chargé de boue, et ce que cela pouvait avoir d’insupportable de le porter dans cet état pendant plusieurs jours. C’est donc une manière d’entrer en contact avec la matière d’une façon tactile, mais aussi de rendre les choses un peu plus sensibles.

J’essaye de terminer rapidement pour être dans le timing. Je vous disais : Tom, qui faisait partie des volontaires, arrive sur le front de l’Ouest. Nous évoquons l’arrivée des troupes canadiennes, deuxième grande partie de l’empire qui débarque sur le continent, après quelques mois d’entraînement. Elles sont mobilisées au Canada dès le mois de septembre, je crois. Les volontaires ont des phases d’entraînement ; ils débarquent dans un premier temps en Angleterre, puis ils arrivent sur le continent au mois de décembre, mais ne se battront dans les Flandres qu’à partir de janvier 1915, donc à la fin de l’année.

Une nouveauté

Il y a aussi une nouveauté dans la conception de cette exposition : jusqu’à présent, dans toutes nos expositions, on entrait et sortait par la porte par laquelle nous sommes arrivés. Mais par rapport au parcours, cela nous perturbait un peu de faire cette boucle, d’autant que – comme quoi la scénographie, c’est important, et si on veut donner du sens, il faut en tenir compte – cela voulait dire qu’on refaisait traverser la Manche aux visiteurs. Et ce n’était pas logique, parce qu’on était parti fin 1914, ils ne retraversent pas la Manche, donc cela nous gênait dans la scénographie. Nous nous sommes dit qu’il fallait ouvrir la porte : nous avons ainsi remonté une cloison, et on se retrouve dans le couloir de sortie de l’exposition permanente. Finalement, je pense que nous allons garder ce dispositif pour toutes nos futures expositions. C’est quelque chose que nous n’avions pas imaginé avant, mais c’est assez cohérent, parce qu’on a conçu une visite sur les Britanniques – exposition temporaire et exposition permanente –, où l’on sortira par ici et on rejoindra directement l’espace mondialisation où l’on reparlera des troupes britanniques et de l’empire. Et au pire, si vous sortez tout de suite, vous avez la reconnection avec la fin de la guerre, vous replongez dans la Grande Guerre aujourd’hui, donc ce n’est pas complètement incohérent. Je pense qu’on tient une clé sur la manière d’appréhender nos expositions.

En final, nous ouvrons sur la fin de guerre, avec quelques objets symboliques : comme nous avons parlé des troupes britanniques, voilà une casquette, le fusil Ross, le conflit qui s’enlise – parce qu’on s’arrête en 1914, mais on sait que la guerre ne s’arrête pas en 1914 –, la pelle de tranchée et le casque Brodie qui arrivera en 1915 – qu’ils n’avaient donc pas en 1914.

Puis on retrouve notre Tom, mais d’aujourd’hui, qui est complètement épaté par ce que son arrière-arrière-grand-père a pu vivre, et qui incite – parce que c’est aussi l’objectif – à se dire : « C’est quand même génial ce que j’ai découvert ici, je vais visiter l’exposition permanente du musée, parce qu’il faut que j’en sache un peu plus. » Puis on cite, pour mémoire, la bataille de la Somme, Gallipoli, la crête de Vimy, Passchendaele, ce qu’on a plutôt l’habitude de connaître des troupes britanniques. Vous voyez que c’est complètement disproportionné, c’est-à-dire que ces grandes batailles que l’on connaît bien sont juste traitées en quatre lignes, parce qu’en revanche, je pense que beaucoup de gens ne connaissent pas tout ce qu’on vient de traverser au cours de cette exposition. Voilà, c’était très bref.

F. C. : Excuse-moi, Michel, tu aurais pu ajouter, sur ce petit panneau, que le fusil Ross était une des pires armes jamais fabriquées. Les troupes canadiennes ont été obligées de les remplacer rapidement par des Lee-Enfield parce que, sur le champ de bataille, c’était une arme qui s’enrayait constamment, qui ne supportait ni la boue ni la poussière, et elle a été retirée rapidement des dotations.

M. R. : Ah d’accord, je ne savais pas. Dès l’année 1915, ils ont été retirés ?

F. C. : Je ne sais plus quand ils l’ont retiré des dotations.

M. R. : Et ils ont pris des Lee-Enfield ?

F. C. : Oui, c’était une catastrophe.

M. R. : D’accord. C’est intéressant, je passerai l’information aux collègues, alors.

Donc voilà un peu l’esprit de cette exposition. Comme nous avons vos coordonnées à tous, nous vous enverrons un mail lorsque le catalogue sera disponible – il le sera ici, mais aussi ailleurs. Je ne vais pas faire la pub, mais vous le trouverez à trente euros, c’est un très beau catalogue, il y a une édition française et une édition anglaise, puisque je vous disais que nous sommes des auteurs pour moitié français et pour moitié britanniques. Je pense que ce sera un catalogue – je l’espère, en tout cas, et ce sera intéressant d’avoir vos retours – qui devrait combler un manque dans l’historiographie sur la présence de ces troupes britanniques en 1914.