D’une guerre courte à une guerre longue

Frédéric Guelton

Transcription de la conférence introductive du vendredi 4 juillet 2014, 13h30

Avant d’aborder la question de « guerre courte, guerre longue », je vais utiliser, comme transition avec ce qui a été dit ce matin, une question qui avait été posée : « Est-ce qu’on envisageait une guerre longue ou une guerre mondiale avant la guerre ? »

« Chez nous, on fera une guerre courte… »

Quand on observe ce que font les principaux chefs des armées européennes dans les vingt ans qui précèdent la Première Guerre mondiale – et bien sûr, personne ne sait vingt ans avant qu’il y aura une guerre vingt ans après, j’y reviendrai –, on se rend compte que toutes les guerres (africaines, guerre des Boers, guerre russo-japonaise, guerre de Sécession si on remonte jusqu’aux années 1860, deux guerres balkaniques) sont observées avec une très grande précision par tous les états-majors des puissances européennes.

Ensuite, quand on essaie de voir ce que deviennent les rapports qui sont faits – j’en prendrai un exemple précis par la suite – et leurs utilisations, on se rend compte qu’ils sont sagement rangés dans les armoires des états-majors respectifs, pour devenir, cent ans après, un sujet d’étude pour les historiens.

Quand on creuse un peu plus la question, on se rend compte en fait que, lorsque les états-majors, les États envoient des observateurs dans les différents théâtres d’opérations, ce n’est pas pour en tirer des enseignements. Ils s’observent entre eux, et lorsque les Français voient que les Anglais envoient deux observateurs, ils en envoient trois. Quand les Autrichiens voient que les Français ont envoyé un observateur, ils en envoient deux, etc. Donc, toutes les études faites avant, entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, même si théoriquement elles ont pour objectif d’observer et de tirer des enseignements directs des opérations auxquelles les gens assistent, elles montrent qu’il ne s’agit que de rivalités politico-diplomatiques entre puissances.

Dans le cas français, on en a un exemple très précis lorsqu’on étudie – c’est un travail que nous menons, Stanislav Stretenovic et moi – les papiers de l’attaché militaire français à Belgrade, le colonel Fournier, qui observe dans les rangs de l’armée serbe, les deux guerres balkaniques. Lorsqu’on regarde ce qu’il écrit à l’état-major français à l’issue de la deuxième guerre balkanique, tout ce qui va se passer en France et ailleurs pendant la Première Guerre mondiale est écrit : utilisation des mitrailleuses, utilisation surabondante de l’artillerie, tranchées, réseaux de barbelés, tout ce qui va constituer le corpus du mythe ou de la constitution d’une mémoire collective de la Première Guerre mondiale est là. Et à chaque fois que les papiers arrivent à  Paris, il dit : « Oui, mais ça, c’est dans les Balkans ; ça, c’est en Afrique ; ça c’est en Asie. Chez nous, ça ne sera pas comme ça, parce que chez nous on fera une guerre courte, rapide – ce qui est mon sujet d’aujourd’hui – donc, toutes ces choses ne peuvent pas exister. »

Personne ne voulait d’une guerre longue

Pour introduire cette réflexion sur guerre courte/guerre longue – et je me suis moi-même pris les pieds dans le barbelé il y a un instant –, il faut avoir en tête, nous tous ici qui sommes historiens, que les historiens sont par définition des coquins. Parce que nous connaissons tous les suites de l’histoire. Nous savons tous qu’ils avaient pensé une guerre courte et qu’ils ont fait une guerre longue. Or, cette leçon, Raymond Aron nous l’a expliqué depuis très longtemps : cela s’appelle « l’illusion rétrospective des faits », qui consiste à penser que, parce qu’une situation s’est déroulée telle qu’elle s’est déroulée – guerre courte/guerre longue –, elle ne pouvait pas se dérouler autrement. La façon dont je vais articuler ma pensée, c’est en essayant de me remettre dans la situation des acteurs de l’époque, ou antérieure à l’époque, en me posant la question aux différents moments qu’ils vont rencontrer dans les différents pays européens, de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1910 ; comment ils vont réfléchir et comment ils vont entrer dans cette guerre, avec les interrogations qu’ils ont et les réponses qu’ils apportent ou pas, aux questions qu’ils formulent.

Je terminerai cette brève introduction en disant que la première des choses qu’il m’est impossible de faire est de donner une définition de ces deux adjectifs, « courte » et « longue ». Qu’est-ce qu’une guerre courte ? À quel moment de l’histoire, dans quel espace géographique ? Qu’est-ce qu’une guerre longue ? La guerre de Cent Ans a été une guerre longue, et la guerre des Six Jours a été une guerre courte. Mais entre les deux ? On est confronté à une question de vocabulaire qui, à mon sens, mérite d’être posée.

Le premier point que je vais exposer est simple. Objectivement, personne, avant la Première Guerre mondiale, n’envisage de guerre longue parce que personne ne veut de guerre longue. Quel est l’État, ou l’état-major qui oserait envisager de pouvoir emmener sa société, son pays, dans une guerre longue ? Cela n’existe pas. Donc le premier principe, qu’on est obligé d’admettre comme une réalité objective, est que personne ne voulait d’une guerre longue.

Des économies européennes trop imbriquées

Le deuxième point qui a été évoqué ce matin, sur lequel je reviens brièvement – parce que j’en ai déjà un peu parlé – est que les économies européennes se sont imbriquées à un point tel – depuis le milieu du XIXe siècle, de façon progressive au rythme de la diffusion de la révolution industrielle jusqu’à la Russie –, que tout le monde se dit : « On est trop imbriqué pour se faire la guerre longtemps entre nous. Donc s’il doit se passer quelque chose, ce sera un règlement de compte rapide, mais certainement pas une guerre longue, parce que nos économies n’y survivraient pas. »

Les financiers disent exactement la même chose : « Avec les moyens budgétaires dont nous disposons, pouvons-nous nous payer le luxe d’autre chose qu’une petite guerre qui épuiserait tous nos crédits, et à partir du moment où ils seront épuisés, on ne pourra plus faire la guerre ? ».

Des stocks de munitions pour quelques mois

Les militaires, enfin, sont totalement imbriqués dans ce concept de guerre courte. Si on observe comment se fait cette imbrication, l’exemple que je trouve être le meilleur est celui des réserves en munitions que les États préparent en temps de paix, au cas où la guerre surviendrait, et quelle capacité de production de ces mêmes munitions ils préparent pour le temps de guerre ; partant du principe qu’à la guerre, on consomme toujours beaucoup plus de munitions que ce qu’on avait prévu en temps de paix parce que les prévisions du temps de paix ne relèvent pas obligatoirement de l‘anticipation de la guerre, mais de la capacité financière qu’on a à acheter des obus ou des cartouches.

Pour les différents belligérants – pour le front occidental, si on considère uniquement les Français et les Allemands –, même en ayant des consommations de munitions « réglementaires », telles qu’on imagine qu’elles seront, d’une part les stocks de munitions n’existent pas pour faire une guerre qui excède quelques mois, et d’autre part, dans les plans de mobilisation presque totale, absolue, la capacité de production ne permet pas de compléter. Donc au départ, personne n’envisage une guerre qui ne puisse être courte.

Si on entre un peu plus dans le phénomène, à partir d’une idée que j’aime beaucoup – je ne sais pas si vous la partagerez, mais elle me suffit, personnellement –, qui est que la guerre est un art simple et tout d’exécution – ce n’est pas moi qui l’ai dit –, la matérialité des armées – nombre d’hommes, vivants, morts, nombre d’armes, etc. qui sont parfois des concepts ou des faits assez lourds à manier – permet d’accrocher les choses dans leur réalité.

Une guerre courte impose une guerre rapide

La première réalité qui découle de l’idée de guerre courte est qu’une guerre courte impose – et c’est à partir de là que tout va être bouleversé – une guerre rapide. On associe rarement ces deux idées, guerre courte/guerre rapide, alors que leur lien est à mon sens crucial. À partir du moment où on envisage une guerre courte, c’est comme courir un cent mètres : celui qui partira le mieux et le premier a plus de chance d’être le vainqueur que celui qui partira le dernier.

À partir de cette idée de guerre rapide, on voit apparaître tous les systèmes de mise en place des mobilisations, des concentrations et des plans de manœuvre de toutes les armées européennes.

Et, selon la taille de l’armée, on peut porter sur les mobilisations non plus le regard politique ou diplomatique qui est traditionnellement porté – par exemple, sur la mobilisation russe qui aurait précédé, etc. –, mais un regard technique qui permet de dire : si je ne suis pas en mesure d’entrer en guerre au minimum dans le même timing que l’autre, j’ai d’emblée perdu.

L’Autriche-Hongrie

Maintenant, portons ces différents regards sur ce qui s’est produit en faisant un tour d’horizon – et je serai très bref sur la Russie et la Serbie : comment les choses se sont passées et pourquoi, tous ayant à l’esprit une guerre courte, tous ne vont pas prendre les mesures qu’intellectuellement leur réflexion leur imposerait ?

Commençons par l’Autriche-Hongrie : pourquoi l’Autriche-Hongrie ? Je fais une petite parenthèse, – mais elle me tient à cœur – pour répondre à cette question : quand commence une guerre ? Quand commence la guerre locale des Balkans, qui va donner une guerre européenne, puis une guerre mondiale ? Elle ne commence pas lors de l’attentat de Sarajevo – cela, c’est de la propagande ou de la manipulation, comme on veut –, elle commence à partir du moment où un état en droit international – c’est encore le cas à l’époque – envoie à un autre état une déclaration de guerre.

Donc la guerre, qui devrait normalement être courte, commence le jour où, de Vienne, part pour Belgrade – écrit en français – le télégramme dans lequel l’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie.

Ce qui est intéressant à ce moment-là – au-delà de cette petite remarque politique que je viens de faire –, c’est de constater que Conrad Von Hötzendorf, le patron de l’armée autrichienne qui, au cours des décennies passées, a presque vingt fois – même peut-être plus de vingt fois –, réclamé l’autorisation d’aller régler leur compte aux Serbes – qui enquiquinent le monde depuis que Pierre 1er est devenu le roi de Serbie, un peu trop proche des Russes et des Français, au lieu d’être proche des Autrichiens, comme l’était la dynastie précédente –, va se mettre en rupture avec le concept qu’il a évoqué.

À partir d’une puissance mondiale qui compte 55 millions d’habitants, il a l’intention, face à une petite Serbie de 4,5 millions d’habitants, de faire une guerre du temps passé, une guerre de représailles, un petit corps expéditionnaire : on va en Serbie, on casse tout, on montre qu’on est les maîtres et on rentre à la maison. Mais il n’ose pas faire sa guerre.

Et cette guerre courte qu’il aurait dû faire, il ne va la déclencher que le 28 juillet lorsque va commencer le bombardement de Belgrade. Il a donc permis à tous les autres acteurs, dans une période de paix, de commencer à s’inquiéter et à se dire : il faut que je sois le premier à me lancer pour faire ma guerre courte. Donc la première infraction commise dans cette réflexion sur guerre courte/guerre longue, c’est celle – à mon sens – de Conrad Von Hötzendorf qui, à partir du moment où il envisage de faire la guerre, ne la fait pas tout de suite. Premier point.

La question allemande

On va glisser maintenant – on pourra revenir sur les différents points si vous le souhaitez ensuite – sur la question allemande, de mon point de vue. Le dernier Allemand qui, à mon sens, a pensé et conçu un plan correspondant à une guerre courte est Schlieffen. Lorsqu’on observe ce qu’il écrit dans son testament de 1905, en restant très schématique – je ne vous donnerai pas trop de chiffres, promis, et je ne les ai pas tous en tête –, globalement, Schlieffen dit que par un grand mouvement qui traversera, s’il le faut, les Pays-Bas, qui ira jusqu’aux ports de la mer du Nord et de la Manche, et qui se rabattra largement – on ne parle pas de Paris – pour encercler l’armée française et l’écraser quelque part entre la Lorraine, l’Alsace et la Suisse, il va répartir ses moyens militaires de façon à atteindre cet objectif.

Et le ratio qu’il donne, à la louche, entre son aile droite, qui va donc envahir la France, pour faire simple, et son aile gauche, est globalement de 80-85 % de ses forces d’un côté, 15 % ailleurs, c’est-à-dire pour la Lorraine, l’Alsace et la Prusse orientale. Il y a une cohérence complète chez Schlieffen entre le concept de guerre courte et la vitesse nécessaire pour obtenir l’effet recherché.

Je rappelle simplement que lorsqu’on part à pied, pour un soldat de première armée allemande, de la région d’Aix-la-Chapelle, et qu’on doit éventuellement, dans le plan Schlieffen, faire le tour de Paris pour aller écraser l’armée française, on est à 900 km à pied, tout en se battant.

Quand on dit qu’en 1914, Von Moltke va appliquer le plan Schlieffen, je dis oui et non. Oui, parce que globalement, Von Moltke reste, au moins au début de la guerre, sur le même concept opérationnel ; mais, non, quand on observe de façon plus précise – le contexte peut l’expliquer, je ne le ferai pas aujourd’hui, sauf si vous me demandez de le faire –, la répartition de ses forces entre son aile gauche, son aile droite et la Prusse orientale. Schlieffen n’avait même pas envisagé de mettre une seule armée en Prusse orientale. Il laissait uniquement des troupes locales le long de Vaire et d’Hersatz.

Von Moltke crée une huitième armée qu’il installe en Prusse orientale. Et dans sa répartition globale des forces de son aile gauche et son aile droite, il passe approximativement d’un ratio 95/15 à un ratio 65/35. C’est-à-dire qu’au moment où Moltke, le 4 août au matin, envoie ses troupes sur le Luxembourg, sur la Belgique, pour commencer l’invasion, saisir les ponts, etc., il a bien encore en tête la guerre courte, donc la nécessité d’aller vite, mais il s’est privé lui-même des moyens nécessaires pour atteindre l’objectif théorique fixé. Quand on observe la campagne jusqu’à la bataille de la Marne, on voit qu’il va encore affaiblir son dispositif : parce que, lors de son entrée en Belgique, il sera obligé d’écraser la forteresse de Liège – elle résistera du 6 au 17 août, alors qu’elle devait tomber tout de suite ; il devra consacrer presque deux corps d’armée pour faire le siège à Anvers et une division pour Namur ; il immobilisera, autour du fort de Maubeuge, jusqu’au 8 septembre 1914, un autre corps d’armée – je parlerai des Russes et de Moltke ; et il enverra, avant la bataille de la Marne, prélevés sur son aile marchante – parce qu’il considère qu’il a déjà gagné sa guerre courte, alors que c’est loin d’être fait –, exactement deux corps d‘armée et demi qui partiront vers la Prusse orientale.

Donc côté allemand, lorsqu’on observe la matérialité technique de la guerre, on se rend compte qu’il y a une dissonance entre le concept et les moyens afférents pour le concept.

La France

Est-ce que les Français sont mieux lotis ? À mon sens, absolument pas. L’historiographie traditionnelle nous dit que Joffre a un plan de concentration, le plan 17 – je rappelle qu’un plan de concentration consiste à concentrer des forces qui viennent d’un peu partout dans le pays en fonction d’un déploiement qui a été anticipé –, mais que Joffre n’a pas de plan de manœuvre, c’est-à-dire qu’il ne sait pas ce qu’il va faire ensuite – c’est ce que lui-même a écrit dans ses mémoires. À mon sens, c’est erroné, parce que la façon dont Joffre répartit l’armée française sur son front et la façon dont il va la lancer, pour être simple, en position centrale sur deux attaques, deux grandes offensives qui ne permettent même pas de fournir un effort unique dans une direction unique, vont relever d’un concept où Joffre voudrait mener une guerre courte.

Mais sa guerre courte conceptuelle ne résiste pas à deux réalités : l’une qu’il connaît, l’autre qu’il ne connaît pas – en bon chef militaire, il eut été bon qu’il la connût – ; c’est que d’envoyer deux attaques presque parallèles, décalées dans le temps, dans un espace géographique défavorable à l’offensive, et qui a été largement organisé défensivement par les Allemands, cela ne permet pas, en théorie, de gagner facilement. Premier point.

Le deuxième point est connu, je le rappelle brièvement ; c’est que, les Français étant incapables d’accepter que des unités de réserve puissent se battre en première ligne avec des unités d’actifs, Joffre pense que les Allemands ne peuvent pas le faire non plus, puisque lui ne peut le faire. Donc lorsque Joffre voit les Allemands envahir la Belgique – et tout le monde sait que les Allemands vont envahir la Belgique –, ce qu’il ne sait pas, c’est quelle sera l’amplitude de l’invasion, entre le canal de la Sambre à l’Oise ensuite, ou au nord de cette grande et double vallée. Donc il se dit : plus les Allemands entreront en Belgique, plus ils m’offriront leur centre où je pourrai les attaquer et gagner ma bataille en position centrale. Si ce n’est que les Allemands, ayant de grandes unités de réserve, à la fois dans leur aile marchante et dans leur position centrale, lorsque Joffre se lancera à l’assaut des positions allemandes, il sera vaincu partout.

Donc côté français, on se retrouve, dans des conditions différentes, dans la même situation que du côté allemand, à savoir que le concept est celui d’une guerre courte, mais les moyens afférents et les plans organisés en conséquence, même avec les réflexions de l’époque, doivent conduire à une guerre qui ne peut être courte.

La Russie

Un petit mot maintenant sur les Russes. L’armée russe est celle qui va jouer le plus vite les engagements qu’elle a pris dans la convention militaire de 1893 avec les Français, puisque dès le 14 août, elle attaquera en Prusse orientale avec deux armées, qui n’attaqueront pas en même temps : la première, celle de Rennenkampf, la deuxième celle de Samsonov, de façon à fixer, voire à vaincre les Allemands en Prusse orientale.

Ce qu’on observe chez les Russes – et qui est pour moi encore aujourd’hui une interrogation –, c’est qu’ils mettent en œuvre les deux premières armées qu’ils engagent sur le front de la Prusse orientale – je ne parle pas de la Galicie pour l’instant – dans le respect des engagements prévus – c’est-à-dire aller vite pour mener une guerre courte –, mais qu’ils n’ont pas anticipé la lenteur de leur mobilisation.

Or, en Russie, le territoire est grand, et même si, avec une partie d’argent français, des voies ferrées nouvelles ont été construites, la mobilisation ne se fait que lentement. Donc lorsque Rennenkampf − qui est le premier à attaquer en direction de Stalluponen, puis de Gumbinnen, en Prusse orientale − attaque avec une armée imparfaitement mobilisée, toutes les munitions et la logistique ne sont pas là. Lorsque, vers le 20 août 1914, il écrase – c’est, en général, passé sous silence en France, je ne sais pas pourquoi – une partie de la huitième armée allemande dans cette bataille dite de Gumbinnen, s’il avait réussi à continuer, cela aurait changé le sort de la guerre. Mais il ne le peut pas, il est obligé de s’arrêter pour que la mobilisation se termine, que la logistique rejoigne, ce qui permettra la manœuvre qui donnera ensuite aux Allemands la possibilité de mener la bataille de Tannenberg.

Donc côté russe, le concept est accepté, mais l’organisation qui logiquement aurait dû être mise en place pour répondre à ce concept n’est pas au point. Cela se termine, après la première bataille de Gumbinnen – qui est d’ailleurs gagnée contre un général quasi français, puisqu’il s’appelle Von François, dont le père a été tué pendant la guerre de 1870 sur les champs de bataille, dans l’armée prussienne, bien sûr, parce que c’était un huguenot. Von François a fait ensuite beaucoup de soucis à Von Prittwitz à la huitième armée.[…]

Une nouvelle fois, il y a chez les Russes ce décalage entre le concept et les moyens afférents pour appliquer le concept.

Conclusion

En définitive, lorsqu’on observe l’ensemble des belligérants au cours du mois d’août et du début du mois de septembre 1914, et en résumé : les Autrichiens n’ont pas mené la guerre qu’ils devaient mener à un point tel que – Stanislav nous l’a dit tout à l’heure – dans la bataille du Tser, « la petite armée serbe » défait l’armée autrichienne. Donc échec de la guerre courte de la part des Autrichiens contre les Serbes.

Je fais le tour dans le sens inverse : lorsqu’on va en Galicie, les Autrichiens attaquent assez rapidement, sont victorieux pendant une semaine, ensuite ce sont les Russes qui sont victorieux face aux Autrichiens, qui ont complètement raté leur guerre courte.

Les Russes en Prusse orientale, je l’ai dit, l’ont ratée. Les Allemands face à la France et les Français face aux Allemands l’ont ratée, pour les deux, jusqu’à la bataille de la Marne.

Quelle conclusion peut-on en tirer ? À mon sens, c’est qu’au-delà des principes organisationnels que j’ai évoqués jusqu’à présent, relevant de la préparation de la guerre, il y a ensuite un second phénomène qui est le vrai, d’août et de septembre 1914, qui est l’exécution de la guerre. Cette exécution donnera une suite d’événements qui ne sont pas logiques et qui, presque « par hasard », nous conduiront de la guerre courte à la guerre longue. Pourquoi vont-ils nous y conduire par hasard ? – et ce sera ma conclusion. En définitive, ce qui se passe entre août et septembre 1914 peut être réduit à une formule mathématique que j’ai pu apprendre au niveau de la sixième : plus par plus égal plus, moins par moins égal plus, plus par moins ou moins par plus égal moins.

Je m’explique : les Français gagnent (plus) la bataille de la Marne, les Russes perdent (moins) la bataille de Tannenberg : plus par moins égal moins, guerre longue. Les Français gagnent la bataille de la Marne, et si les Russes gagnent, après Gumbinnen – et il s’en est fallu de peu – la bataille de Tannenberg : plus par plus égal plus, guerre courte, la guerre s’arrête. Si les Allemands gagnent la bataille de la Marne – supposons que Von Moltke n’enlève pas les deux corps d’armée et demi qu’il envoie à Gumbinnen, qu’il ne laisse pas deux corps d’armée face à Anvers et qu’il ait vingt ou trente mille hommes de plus pendant la bataille de la Marne – ; rien ne prouve que les Français gagnent. Si les Français la perdent, et les Russes perdent la bataille de Tannenberg, moins par moins égal plus, les Allemands sont victorieux, la Première Guerre mondiale s’arrête.

Ce que je veux dire par là – je termine par une petite remarque sur le concept initial –, c’est que je crois qu’il n’était écrit nulle part que la guerre que tout le monde avait prévue courte ne devait pas être courte. Et qu’elle est devenue longue non pas par une volonté quelconque, mais simplement par le hasard de la guerre et par l’incapacité dans laquelle se sont trouvés presque tous les belligérants à réaliser ce qui est le plus difficile quand on observe l’histoire militaire, c’est-à-dire passer du temps de paix avec des plans préparés au temps de guerre à une adaptation permanente à l’inconnu.

Et c’est cette incapacité de la majorité des belligérants à s’adapter vite et de façon victorieuse à l’inconnu qu’est la guerre qui a donné une guerre longue, mais cette guerre longue n’était à mon sens absolument pas écrite dans un quelconque livre de l’histoire du XXe siècle et qu’une autre histoire du XXe siècle aurait pu s’écrire à mon avis avec autant de probabilité qu’elle s’est écrite telle que nous la connaissons depuis lors. Je m’arrête là.