Les choix des deux coprésidents

Entretien réalisé par Daniel Martin, 5 juillet 2014 

« Je suis Maurice Vaïsse, professeur émérite des Universités, à Sciences-Po Paris et je suis heureux d’avoir l’occasion d’organiser de nouveau, cette année, avec François Cochet, cette université d’été au musée de la Grande Guerre, à Meaux. »

« François Cochet, professeur des universités en histoire contemporaine à l’université de Lorraine – Metz. Et, effectivement, ravi, également, d’organiser avec Maurice pour la deuxième fois, pour la deuxième session, avec un public différent de l’an dernier cette deuxième université d’été du musée de Meaux qui ne se passe pas mal, je crois. »

Qu’est-ce qui a dicté votre choix du thème pour cette année ?

Maurice Vaïsse : Au fond, il y avait une possibilité qui consistait, puisque le musée de Meaux avait comme idée d’organiser une université d’été chaque année jusqu’en 2018 ou 2019, à essayer que chaque année anniversaire corresponde. François Cochet et moi n’avons pas souhaité faire de l’université d’été 2014 une université d’été entièrement consacrée à l’événement « 1914 » parce que ça nous semblait un petit peu trop facile, un peu trop « plan plan », et que, au fond, ça aurait beaucoup tourné autour d’événements militaires que l’on connaissait assez bien. L’idée a consisté plutôt à essayer de voir les choses de façon globale, pour l’ensemble de la guerre. Ce qui nous permettait d’avoir un ton un peu plus rafraîchissant concernant la façon dont on abordait les questions.

François Cochet : Simplement pour ajouter aux raisons de ce choix, avoir retenu une année par année d’université d’été, 2014 consacrée à l’année 1914, etc. nous obligeait, en fait, à nous situer dans une logique plus mémorielle que réellement cognitive. La demande émanant des participants n’est pas de cet ordre-là. Donc, il fallait effectivement leur proposer des approches nettement plus thématiques pour pouvoir faire des bilans historiographiques de certaines questions.

Comment avez-vous organisé les apports des différents intervenants ?

M. Vaïsse : Dans la mesure où nous étions inscrits dans une logique de plusieurs années de suite, l’idée consistait essentiellement à ne pas reproduire dès la deuxième année ce que nous avions fait la première. Nous souhaitions donc trouver une autre formule et cette formule a consisté à inviter des collègues étrangers pour intervenir au cours de tables rondes, à la suite d’exposés introductifs. Par conséquent, l’idée c’était, avant tout, de changer non pas pour le plaisir de changer, mais pour casser un peu le rythme et ne pas avoir l’impression de nous reproduire, en quelque sorte.

F. Cochet : Il s’agissait aussi d'innover parce que l’an dernier, la formule que nous avions mise en place, celle des ateliers participatifs avec les stagiaires, les participants, ne nous avait pas, honnêtement, donné totalement satisfaction non plus. Cette année, il s’est agi, effectivement, sur des thématiques encore une fois communes, aux différentes tables rondes, d’avoir des regards à chaque fois, de collègues étrangers. Et, notamment, des regards de collègues rarement sollicités en France. Notamment un Bulgare, un Serbe, un Russe qui apportent donc sur des questions d’adaptation à la guerre des regards, j’allais dire, frais et novateurs pour le public français, pour un public d’enseignants du secondaire français.

Quels traits saillants se sont dessinés au cours de cette deuxième université d’été ?

M. Vaïsse : Ce qui m’a impressionné, je dois dire très franchement, ce n’était pas la cause de ce que nous avons voulu faire, ce n’était pas l’objet mais, de fait, ça a été un résultat tout à fait concluant. Ce résultat consistait, grosso modo, à décentrer l’intérêt que nous portons à la guerre,  - il est vrai que l’on a assisté à une avalanche médiatique, et ce n’est pas près de se terminer - et, par conséquent, tout cela tournait beaucoup autour des mêmes questions : Poincaré, la Marne, la Somme, etc. Or, l’idée de faire appel à un Russe, à un Bulgare, à un Serbe – c’est une chance qu’on ait trouvé ces collègues, en plus, des collègues qui parlent parfaitement français – ça a donné un air tout à fait nouveau à une guerre qui, comme nous l’avons intitulée, ne s’est pas déroulée comme on l’avait prévu, c’est-à-dire qu’elle a été beaucoup plus mondiale. Et, donc, il faut un peu sortir de cette guerre qui se situe uniquement en France. Certes, la guerre était centrée autour de la France, mais cela permet aux collègues de l’enseignement secondaire, je pense que c’est une très bonne chose, de se rendre compte et de pouvoir transmettre à leurs élèves que la guerre n’a pas seulement concerné la France.

F. Cochet : Des débats ont été menés qui montrent effectivement que le front occidental, qui est pour les Français d’aujourd’hui « le » front unique, n’est justement pas unique. Les collègues ont montré, par leurs interventions croisées, le poids considérable de sociétés différentes. De sociétés, aussi, de niveaux de complexité et de développement variés. Je retiendrai, notamment, ce qu’ont dit les collègues russe, serbe et bulgare de l’état de développement de leur société au moment de la Grande Guerre qui débouche sur des capacités d’adaptation autres, selon des modalités différentes de ce que l’on connaît dans le monde de l’Europe occidentale, développée et lourdement industrialisée. Je crois que c’est un réel acquis qui doit profiter aussi aux enseignants du secondaire et à leur enseignement tout court, en lycée et en collège.

Quel était l’intérêt d’une découverte sur le terrain d’une partie du site où s’est déroulée la bataille de l’Ourcq ?

M. Vaïsse : L’intérêt d’aller sur le terrain, c’est d’abord la chance d’être à Meaux. C’est-à-dire d’être à un endroit qui est quand même un endroit central concernant la bataille de la Marne. Même si nous n’avons pas eu la chance de pouvoir être confrontés à des monuments ou à des restes, on voit bien que ce n’est pas la Caverne du Dragon, ce n’est pas le Chemin des dames : les terres n’ont pas été affectées, on ne voit pas comment les combats se sont déroulés. Alors il a fallu toute la science du colonel Gué pour nous faire voir tout ce mouvement de troupes sur le terrain et il nous a fallu beaucoup d’imagination pour essayer de comprendre comment tout cela avait pu se passer. Je pense que nous avons eu beaucoup de chance d’aller sur le terrain pour tenter de  visualiser ce combat, que nous avons aussi bénéficié du soleil de l’après-midi qui nous a fait sortir un peu du musée, ce qui est toujours bien quand on reste pendant des heures dans une atmosphère climatisée.

F. Cochet : Je crois que la sortie sur le terrain et les commentaires du colonel Gué ont été, effectivement, extrêmement importants. En début de guerre, pendant cette bataille de la Marne où nous sommes encore dans une phase de guerre de mouvement et où donc la guerre passe, les sols ne sont pas marqués par des bombardements aussi denses et intenses qu’à Verdun, sur la Somme ou ailleurs. Mais, ce qui a été extrêmement intéressant et je dirais même passionnant, c’est de voir ce terrain, justement. Grâce aux points de commentaire soigneusement choisis par le colonel Gué, nous avons pu être dans la position des fantassins, tant allemands que français, de cette bataille. Nous avons été sur les lieux et nous avons, je crois, sans avoir fait d’études de stratégie poussées, nous avons compris les enjeux de cette première phase de la bataille de la Marne sur les lieux mêmes, sur les points hauts, notamment qui faisaient comprendre, qui faisaient lire le paysage. Un paysage qui, malgré une certaine périurbanisation, n’a finalement pas considérablement changé par rapport à ce qu’il était en début septembre 1914. Cette compréhension des lieux a été, je crois, grâce au talent de commentaire du colonel Gué, extrêmement importante, allant tout à fait bien avec ce que nous faisions dans l’amphithéâtre du musée.

Qu’en est-il de l’apport de la visite commentée de l’exposition « Join now ! » ?

M. Vaïsse : L’exposition, qui est consacrée à l’Empire britannique en guerre, est une bonne occasion de faire comprendre au public français et, en particulier, aux participants de notre université d’été que la France n’était pas seule. La France et les soldats français n’étaient pas seuls même si les soldats britanniques n’étaient pas très nombreux, au début. L’Empire britannique s’est, en effet, investi dans la guerre et dans une guerre qui ne se situait pas sur son territoire. On sait que, généralement, on se bat mieux et plus quand on essaie, quand on veut défendre son propre territoire. Dans ce cas-là, il faut bien dire que la British Expeditionary Force n’est pas allée défendre son territoire, mais elle est venue précisément défendre le territoire français. Je crois que rien que pour cette leçon politique c’était important que cette exposition ait lieu et soit vue.

F. Cochet : Le lien que j’ai trouvé extrêmement intéressant entre l’exposition et nos travaux, c’est de rappeler qu’effectivement, la British Expeditionary Force arrive précocement et que contrairement à ce que retient peut-être la mémoire française, la mémoire collective française, les Britanniques participent à la bataille de la Marne, aux différentes phases de la bataille de la Marne. Ils ont trois divisions sur place, ils sont au cœur de la bataille même s’ils ne jouent pas le rôle principal. Cette précocité d’intervention a été et demeure un point central de nos préoccupations. Quant à l’exposition, personnellement, je la trouve extrêmement interactive et bien fichue, si vous me permettez l’expression, avec un certain nombre de petits trucs muséographiques qui la rendent vivante et agréable à visiter, je crois.

Quelles pistes pouvez-vous donner aux enseignants qui souhaitent se tenir informés des progrès de la recherche scientifique concernant la Première Guerre mondiale ?

F. Cochet : Je crois que le mieux c’est encore de lire, vous savez. De lire les productions des universitaires et pas seulement des universitaires. Il faut comparer, comparer les arguments et se tenir au courant de la recherche parce que la recherche va quand même vite sur le registre de la Grande Guerre. Donc, pour faire un bon cours, c’est en tout cas ce que mes enseignants me disaient il y a fort longtemps, il faut lire des ouvrages pointus pour pouvoir ensuite faire des synthèses. Je crois qu’il n’y a pas de secret, pas de miracle non plus.