Le pas décisif de Jean-Norton Cru

De nombreux historiens, d’hier et d’aujourd’hui, mentionnent ou se réfèrent à l’ouvrage de Jean-Norton Cru. Objet de controverse dès sa première parution à compte d’auteur, en 1929, Témoins, c’est son titre, représente une entreprise inédite, qui a déchaîné les passions. Il résulte d’un travail titanesque : une analyse critique de 251 témoignages relatifs à une expérience combattante pendant la Première Guerre mondiale. Ces témoignages représentent la majorité des ouvrages publiés en France entre 1915 et 1928 sous forme de journaux, de souvenirs, de lettres, de réflexions, de romans.

Témoins constitue une expression éclatante d’un esprit combattant de l’immédiat après-guerre que l’historien Jean-Jacques Becker qualifie de « pacifisme sans nuance ». Dans son introduction, Jean-Norton Cru interpelle directement ses « frères d’armes ». Il les exhorte à la vigilance contre l’indifférence, le mensonge et les amendements de toutes sortes. Indéniablement, il considère de sa charge de dénoncer les publications qui alimentent la rancœur largement ressentie et exprimée par les soldats du front contre le « bourrage de crâne ».

Dénoncer la tromperie

Jean-Norton Cru, s’il se défend d’aborder la question de l’information et de l’éducation du citoyen sur le terrain politique, souligne que la génération précipitée dans la guerre fut « trompée sur le courage, le patriotisme, le sacrifice et la mort », mettant en cause implicitement la responsabilité des gouvernements successifs qui conditionnèrent la population à la mise en œuvre de la revanche.

Il n’écrit pas pour assouvir une passion pour la littérature ou la recherche historique, il cherche à imposer l’idée qu’il est temps de laisser le soin de témoigner de la guerre à ceux qui en ont fait directement l’expérience et qui en ont laissé, à chaud, un écrit sincère, sans amendements rétrospectifs.

Engager sa parole de témoin

Ayant lui-même combattu en première ligne sur une période suffisamment significative, il ne se retient pas d’exprimer l’horreur que lui inspira la guerre. Il engage sa parole de témoin et, en toute cohérence avec le but qu’il recherche, il choisit de communiquer les informations et les méthodes d’investigation qui lui permettent d’analyser et de juger de la qualité d’un témoignage.

Après la lecture de Témoins, on ne voit plus la question du témoignage de la même manière. Malgré des imperfections, il propose une réflexion et des outils novateurs posant le témoignage comme une ressource incontournable pour aborder l’étude de la Première Guerre mondiale.

Les apports décisifs de Jean-Norton Cru

L’expertise de Jean-Norton Cru vis-à-vis du témoignage écrit est incomparable.

Une analyse de la propagande préparant les Français à la revanche

S’il n’est pas antimilitariste, Jean-Norton Cru est toutefois un fervent pacifiste. « Tout en détestant la guerre, déclare-t-il, je me pris à l’aimer comme sujet. » Et encore : « Si l’on savait ce que le soldat apprend à son baptême du feu, personne ne consentirait à accepter la solution par les armes. » Dans la partie introductive de Témoins, il s’emploie à montrer, citations de textes à l’appui, la désastreuse influence que l’illusion d’une guerre épique éprise de gloire, communément véhiculée, exerce sur une nation qui ne se donne pas les moyens d’écouter le témoignage sans fard des combattants.

Ce souci pédagogique s’accompagne d’une très vive mise en cause du haut commandement militaire français, principalement pour ce qui concerne les opérations des années 1914 et 1915.

Une double lecture des récits

Jean-Norton Cru a pratiqué une double lecture des ouvrages sur lesquels il a travaillé. Ce qui lui donne l’indispensable atout de pouvoir établir des comparaisons multiples entre ceux qui abordent les mêmes sujets, concernent les mêmes faits, les mêmes lieux. La rigueur du travail en histoire reconnaît l’efficacité de ce procédé pour estimer la sagacité, la sincérité, la rigueur des témoins lorsque plusieurs d’entre eux sont censés se trouver dans le même secteur, à la même période.

Des outils efficaces pour exploiter les témoignages en réseau

Non content d’avoir produit une analyse critique pour chacun des livres étudiés, Jean-Norton Cru a poussé la démarche avec une rigueur de statisticien puisqu’il en tire des regroupements thématiques présentés sous forme de tableaux en fin d’ouvrage. En classant les auteurs par régiments, par divisions, par périodes couvertes, il apporte un moyen très rapide d’identifier les ouvrages à consulter dans la perspective de recherches ciblées dans l’espace ou dans le temps. L’organisation et la richesse de la masse d’informations qu’il rend lisibles préfigure des méthodes en vigueur aujourd’hui, relayées par la technologique informatique.

Des notions solides sur la position et la fiabilité du témoin

Jean-Norton Cru s’est fixé l’objectif d’aider son lecteur à discerner parmi les œuvres imprimées des témoins les éléments qui respectent le plus scrupuleusement la réalité de la situation des combattants aux prises avec la guerre. De même, il attire l’attention du lecteur sur les éléments qui relativisent ou qui disqualifient la validité et donc la valeur des renseignements fournis ou induits.

La première exigence sur laquelle insiste l’auteur de Témoins est la constitution d’un appareillage biographique sans faille, qui permet de situer le témoin dans le contexte de sa fréquentation du front. Dans quelle(s) arme(s) a-t-il servi ? Dans quelle(s) unité(s) et à quelles périodes ? Ceci permet de déterminer les secteurs, les opérations et déplacements qu’il a connus. Les autres faits marquants de son séjour au front sont également déterminants : permissions, blessures, spécialisations, citations, écrits…

Ainsi, la première notice que fournit Jean-Norton Cru est la sienne ! Tant il est vrai qu’« il est certaines erreurs de témoins que seul un témoin peut discerner », pour citer ses propos. L’abondance de ses souvenirs personnels constitue, en elle-même, un témoignage fort riche. Les précisions et les arguments empruntés à sa propre expérience étayent les commentaires qu’il rédige à l’occasion des analyses des œuvres. Tantôt pour réfuter, tantôt pour appuyer un passage important à citer, selon lui, dans sa critique.

Il cherche à démarquer ses critères d’appréciation, de considération qui seraient d’ordre littéraire, affectif, commercial… Jean-Norton Cru signale que la confiance des lecteurs de son temps se porte sur les auteurs qui se réclament de l’historiographie militaire proposant une vision événementielle et globalisante du conflit, sans faire cas ni des témoignages ni des perceptions à l’échelle des individus.

Jean-Norton Cru souligne que la guerre de 1914-1918 est riche en documents de combattants et explique cette abondance par le fait que l’âge moyen des auteurs dont il a analysé les textes est de 30-31 ans en 1914. Pour lui, ce sont, en général, les hommes mûrs qui éprouvent le besoin de se raconter. Il dresse un tour d’horizon des récits de guerre d’avant 1914. Il indique qu’avec les guerres de la Révolution, à la fin du XVIIIe siècle, apparaissent les premières correspondances et carnets de route. Ce qu’il explique par le fait qu’il s’agit d’une armée nationale, constituée de conscrits citoyens et non plus de mercenaires. La guerre de 1870-1871, quant à elle, engendra d’autres récits également dignes d’intérêt, mais que le public dédaigna, qui ne seront ni réédités ni mis en valeur.

 

Plusieurs auteurs ont sollicité et regroupé des témoignages de première main dans le but d’éclairer leur propos. Parmi les plus renommés, on peut citer, dans cette veine Vie et mort des Français d’André Ducasse, Jacques Meyer et Gabriel Perreux (1959), Les Camarades de Roger Boutefeu (1966) sans omettre, surtout, le fameux et monumental Verdun de Jacques Péricard (1933). Ces auteurs ont-ils assorti l’utilisation d’extraits de témoignages directs, d’une recherche et d’une démarche de validation critique préalable ? Ils ne se sont pas étendus sur cet aspect, essentiel pour apprécier la fiabilité et la portée de leur projet. Ce fut le souci principal de Jean-Norton Cru : fournir au lecteur des garanties et même des clés pour apprécier la valeur testimoniale d’un récit de guerre.

 

La prise en considération des facteurs psychologiques

Jean-Norton Cru fait de l’expérience individuelle l’élément fondamental qui permet la construction d’une vision d’ensemble des événements. Il oppose l’histoire militaire à la « grande histoire » qui doit être fondée sur le rôle psychologique et matériel joué dans la bataille par « la machine humaine et les outils de combat ». Selon lui, les faits psychologiques sont l’essence même de la guerre et il déplore, en son temps, que l’histoire n’en ait pas encore fait grand cas. Le danger, la peur et l’horreur de la mort sont des facteurs fondamentaux.

Il est un certain nombre d’idées fausses sur la guerre qu’il se fait un devoir de battre en brèche. Il y consacre un chapitre entier. Traditionnellement, la guerre est présentée comme le serait une compétition chevaleresque, disputée, qui plus est, sans le souci des conséquences encourues. Il reproche à l’histoire militaire d’être fascinée par les grandes batailles, exclusivement événementielles : « attaques, défenses, avances, reculs, petites victoires et petites défaites… » écrit-il. En outre, l’histoire militaire livre, des faits, une version interprétée : le fameux « Communiqué » étant une bonne illustration de cette tendance.

Jean-Norton Cru a vécu la guerre de l’intérieur, comme une lutte où les rapports de force ne sont jamais équilibrés, où les soldats n’ont d’autre alternative que d’être chasseurs ou proies. Ceux qui ont le rôle de cible sont contraints de s’abriter pour subir passivement l’agression. Il estime que « tous les soldats, sans exception, ont peur et leur grand courage est de faire ce qu’il faut en dépit de cette peur ». La notion de courage au feu n’a plus rien de commun avec l’imagerie des duels et autres corps-à-corps épiques, dans la mesure où les forces physiques et mentales du combattant sont impropres à le mettre à l’abri de la puissance destructrice des armes industrielles.

 

Ces mises au point vont à l’encontre d’une vision romantique et lénifiante de la guerre. Elles nous paraissent peut-être, aujourd’hui, relever de l’évidence. Pourtant, combien d’œuvres de fiction littéraires ou audiovisuelles contemporaines continuent-elles de véhiculer ces conceptions erronées de la guerre ? Bien que se défendant d’écrire en historien, Jean-Norton Cru expose des convictions qui annoncent et préparent le terrain du courant historique actuel s'appuyant sur l’étude de la mémoire sociale et des représentations mentales.

Des indices objectifs pour estimer la valeur d’un témoignage

Jean-Norton Cru n’est pas tendre dans ses critiques à l’égard de certains livres du panel qu’il analyse. Cependant, pour lui, même les moins satisfaisants sont instructifs par l’analyse que l’on peut faire de leurs défauts.

Ainsi, il faut se garder d’un témoin dont les souvenirs accumulent une profusion de faits et d’événements comme en regorgent les historiques régimentaires ou les journaux de marche (connus sous l’appellation de « JMO »). Cela motive à vérifier si son affectation, ses obligations de service lui ont permis de se trouver réellement en présence des situations qu’il décrit, si le rôle qu’il remplissait pouvait lui procurer effectivement le recul et les éléments d’analyse nécessaires pour en témoigner.

Autre indice attirant la méfiance : un texte comportant en abondance le récit de luttes au corps-à-corps, de combats singuliers ou attestant d’un recours fréquent à la baïonnette comme d’une arme prisée par les combattants. Jean-Norton Cru insiste sur le fait que « la baïonnette a fait tuer beaucoup de monde, elle en a tué fort peu ». Il fait allusion aux vagues d’assaut exécutées baïonnette au canon qui échouaient et se disloquaient sous le feu des mitrailleuses et de l’artillerie avant même d’être à portée du moindre objectif.

Il y a lieu, pareillement, d’être vigilant face à un récit qui contient des indications chronologiques imprécises et clairsemées alors que la nécessité se ferait sentir que l’auteur soit, au contraire, explicite. L’établissement d’une biographie solide, telle que la conçoit Jean-Norton Cru contribue à identifier quelles peuvent être l’expérience et les restrictions qui caractérisent l’auteur en tant que témoin. Sans doute, faut-il nuancer la portée de ces indications biographiques, car la confirmation, par exemple, de sa présence en un lieu ou un temps donné ne présume en rien de la qualité et de la fidélité du récit qu’il en donne…

Les rééditions

Il y a le plus grand profit à tirer parti de cette approche critique du témoin que Jean-Norton Cru fut le premier à clarifier et à poser comme indissociable d’une approche réaliste et authentique de l’expérience combattante pendant la Première Guerre mondiale. Une première réédition proposée en 1993 par les Presses universitaires de Nancy, sous l’impulsion de l’historien, Gérard Canini, a permis de faire rayonner ce travail au-delà du cercle restreint des spécialistes. Une nouvelle parution enrichie d’une préface et d’une postface de Frédéric Rousseau, en 2006, toujours aux Presses universitaires de Nancy, atteste des « apports de cet ouvrage fondateur ; apports organisés autour de deux axes : les acquis méthodologiques d’une part, les avancées historiographiques de l’autre ».

Qui trouve un grand intérêt à nourrir son esprit critique en interrogeant les récits de témoins aura maintes fois l’occasion de croiser la référence à la démarche critique proposée par Jean-Norton Cru.

Il faut également savoir qu’il existe désormais une impressionnante bibliographie se rapportant à la passion que déchaînèrent la publication, puis la réédition de Témoins. On doit à Jean-Norton Cru d’avoir contribué durablement à mettre en évidence des outils et des arguments pour établir le témoignage comme un objet d’étude scientifique incontournable. Dans le même temps, par le même ouvrage, certaines de ses appréciations et de ses options critiques erronées ont provoqué la colère d’auteurs injustement désignés comme des témoins indignes. Parmi eux, des écrivains emblématiques comme Jean Dorgelès ou Henri Barbusse. Cette polémique fit scandale et ce grand vacarme provoqua, chez ceux qui ne prirent pas le soin de lire l’ouvrage, la défiance ou jeta le discrédit sur l’ensemble de sa contribution. Certains tenants de thèses révisionnistes sont allés jusqu’à instrumentaliser Jean-Norton Cru se référant à sa prétendue prévention contre l’intérêt du témoignage.

La parution, en 2013, de 500 témoins de la Grande Guerre est un exemple probant de l’impact durable de la prise en compte du témoignage comme source d’information et comme support de connaissance sur la mentalité des combattants. La filiation avec le Témoins de Jean-Norton Cru est pleinement revendiquée. Tout autant que la distance qui permet d’écarter les jugements de valeur au profit d’une prise en compte plus objective de l’univers mental, moral et culturel du témoin.