Vues du ciel

La photographie aérienne offre l’opportunité d’illustrer l’évolution technique qui ne cesse d’améliorer la rentabilité et la qualité des services rendus par la photographie tout au long de la Première Guerre mondiale.

Prendre des clichés en dominant le champ de bataille représente un atout stratégique irremplaçable. Et si l’on parle de progrès en matière de technique photographique, on constate qu’il a un impact direct sur le développement de l’aviation militaire.

Dans les premiers temps du conflit, les pilotes utilisent de simples « foldings » (appareils à soufflets) de série pour collecter des renseignements visuels. Ils sont parfois contraints de se pencher jusqu’à mi-corps hors de la carlingue pour réussir la prise de vues. Rapidement sont réquisitionnés dans le civil, des appareils plus adaptés. Puis, on conçoit, dans l’urgence, du matériel spécifique. Avec des focales encombrantes de 50 cm, voire 120 cm ou 150 cm, que les aviateurs appellent des « tables de nuit », il faut réussir à embarquer et manœuvrer dans l’étroit habitacle de l’avion.

La photographie aérienne devient une spécialité ainsi qu'une véritable arme de guerre. Elle sert à l’établissement et au renouvellement incessant des cartes d’état-major, prouesses de précision préfigurant nos cartes actuelles les plus détaillées.

Le ballon captif

Le repérage du résultat des tirs d’artillerie se fait à l’aide d’un ballon captif qui s’élève à 1000 ou 1500 m du sol. Il est fixé à environ 5 km des lignes. C’est ainsi qu’on pratique depuis la fin des années 1850. Les informations sont transmises par l’aérostier qui se trouve dans la nacelle. Celui-ci est armé, il est équipé d’un appareil photographique, d’une paire de jumelles, d’un téléphone (à partir de 1915, d’une transmission TSF dont le rayon d’action reste encore en deçà du potentiel qu’il aurait fallu développer, l’infanterie n’en étant pas équipée) et… d’un parachute.

Le ballon sphérique et la « saucisse », extrêmement vulnérables, sont la cible de l’aviation ennemie ; ils doivent être, de fait, protégés par les avions de leur camp. Ce qui donne lieu à des duels aériens. Le même phénomène se produit avec les appareils dévolus à la photographie aérienne qui s’exposent, en plus, aux tirs de la DCA « défense contre avions » : ils volent sous la sauvegarde de la « chasse » qui devient une spécialité.

 

Cartographier les positions

À l’entrée en guerre, les 150 aéroplanes que compte l’armée française effectuent des missions de renseignement, d’observation et de réglage d’artillerie. Au début, les reconnaissances aériennes ne s’appuient pas encore sur des prises de vue. En août 1914, le fameux changement de direction de l’armée de von Kluck est ainsi signalé, mais devant l’incrédulité de certains cadres, il faudra en référer directement à Gallieni et à French, commandant le corps expéditionnaire britannique, pour que cette information majeure soit prise en compte. Le front se fixant après la phase de mouvement, il est envisageable d’œuvrer pour mettre sur pied une chaîne de conception afin de cartographier les positions.

Dans la guerre de position, l’artillerie a besoin de pouvoir repérer l’emplacement exact de ses objectifs, de connaître l’efficacité de son feu : le tir d’après la carte est la solution. Joffre crée de toutes pièces une section photographique par armée (puis une par corps d’armée) dédiée à cette tâche. En 1917, les régiments d’artillerie lourde sont dotés d’une escadrille aérienne. On fait appel à des spécialistes, déjà photographes, architectes, dessinateurs, artistes dans le civil. En mai 1915, à la faveur de la préparation de l’offensive de Champagne, les bases sont en place : stages pour former des officiers à l’interprétation des clichés, mise à disposition d’appareils de prise de vues efficaces, apport d’automobiles laboratoires.

Les vues sont prises à une altitude variant de 500 à 4000 m. Elles sont verticales ou obliques, ce qui permet de distinguer les niveaux, les pentes, les découpes, les amoncellements, les sillons difficiles à discerner sur une vue zénithale. Elles contiennent d’autant plus d’informations faciles à décrypter si elles proviennent d’un survol effectué depuis l’intérieur des lignes adverses. Les avions le font jusqu’à 10, parfois 30 km de la zone de contact entre les deux camps. Les sols enneigés trahissent certains signes autrement indécelables : des camouflages, des batteries d’artillerie masquées dont le souffle produit des marques caractéristiques sur la surface enneigée.

Il faut des avions volant lentement, à 130 km/h maximum : on utilise des Caudron. En altitude, la température peut descendre à -30° l’hiver.

Interpréter les clichés

Faite sous la responsabilité d’officiers spécialisés appartenant au 2e bureau des états-majors, chargé du renseignement, l’interprétation des clichés n’est pas simple. Elle se fait à la loupe ou au stéréoscope. Il faut, entre autres, déjouer les pièges du camouflage.

Ces milliers de relevés permettent la conception des cartes, mais ils fournissent aussi des indices sur les opérations de l’adversaire alors qu’il commence à les préparer. On découvre ainsi, par exemple, que le premier signe de la préparation d’une offensive par les Allemands est la construction d’hôpitaux.

Perfectionner le camouflage

À la fin du conflit, l’organisation est telle que des photographies aériennes sont effectuées dans le cours de la bataille ; elles sont développées sur le terrain d’aviation et transmises sans délai pour permettre les ajustements tactiques inspirés par leur analyse.

La photographie aérienne joue aussi un rôle dans le perfectionnement du camouflage : on cherche à masquer aux observateurs aériens adverses les routes, les canons, l’inflation des aménagements qui trahissent la préparation d’une offensive.

Inversement, on place sous les objectifs de leurs appareils photographiques des leurres, des fausses pistes, jusqu’à reconstituer un faux Paris pour en détourner les intrusions aériennes !

Concevoir des cartes

La conception des cartes incombe au service géographique de l’armée. Les cartes d’état-major au 1/80 000e en vigueur à l’entrée en guerre ont fait la preuve sur le terrain qu’elles ne conviennent plus : échelle trop petite, imprécision dans les relevés. Il est décidé de dresser un canevas d’ensemble de tir couvrant l’intégralité du front.

Ces plans, progressivement normalisés au cours de l’année 1915, se révèlent utiles pour toutes les armes (infanterie, cavalerie, génie).

Le plan directeur est dressé au 1/20 000e, les positions ennemies y figurent en bleu. Ce format de carte permet d’y faire figurer les emplacements des pièces de l’artillerie lourde qui ont la portée de tir la plus étendue (de 6 à 15 km) tout en visualisant les objectifs qu’elles peuvent couvrir au plus loin, derrière la ligne du front, côté adverse. Des plans directeurs au 1/10 000e, au 1/5 000e servent spécifiquement à l’infanterie, couvrant généralement le détail du périmètre d’attaque.

Dans plusieurs zones frontalières, le fonds topographique avait déjà été établi par des missions entamées au lendemain de la défaite de 1871 contre les armées prussiennes. Ces plans ont été assemblés et la photographie aérienne permit de les tenir à jour. Ailleurs, on s’est basé sur les plans cadastraux des communes établis au 1/10 000e.

Les informations concernant les équipements ferroviaires, miniers et de navigation fluviale ont été reportées à partir de documents fournis par les administrations de tutelle respectives. Pour ce qui est des courbes de niveau, faute de mieux, la génération précédente des cartes d’état-major a servi de référence.

Les données correspondant aux installations militaires liées à l’activité du front étaient majoritairement fournies par la photographie aérienne. Cependant elles étaient croisées, complétées avec d’autres sources : les unités terrestres des services topographiques, les artilleurs dévolus au repérage, les croquis dressés depuis des postes d’observation ou fournis par les unités combattantes, les renseignements obtenus des prisonniers ou les plans interceptés émanant du camp adverse.

Certains secteurs du front ont pu faire l’objet de quarante mises à jour durant le conflit ! P), qui a succédé, en 1940, au Service géographique des armées. Les plans directeurs archivés se trouvent aujourd’hui au Service historique de la défense (SHD), centre d'archives du ministère de la défense.