La préparation militaire des Français

Le conseil de révision

 

Le conseil de révision est l’étape qui mène le futur conscrit vers l’incorporation. La présentation devant le conseil de révision est un événement, un « passage », un rituel qu’il est de tradition de fêter et d’immortaliser par une photographie.

À l’âge de 20 ans, tout jeune homme doit se présenter devant le conseil de révision au chef-lieu de son canton. Une visite médicale solennelle devant les autorités civiles et militaires permet de vérifier son aptitude et de le reconnaître « bon pour le service ». Arrivé à la caserne, il reçoit son arme et un important paquetage (habillement et équipement). Son séjour s’organise d’abord et surtout autour de la chambrée où il dort et prend ses repas et qui rassemble jusqu’à quarante jeunes gens de toutes les couches de la société.

Quant à sa vie militaire, elle se partage ensuite entre exercices, gardes, corvées, parades et manœuvres.

Le camp de manœuvre

 

Cette carte postale expose un groupe de soldats au repos, pourrait-on penser. On constate pourtant qu’ils sont encore équipés, comme l’attestent les bretelles en cuir par-dessus leur uniforme. Dans la tradition de la mise en scène des rendez-vous de la vie militaire, ils sont harmonieusement répartis dans le cadre et tous tournés vers le photographe.

À la façon d’une maison-témoin, la tente elle-même est apprêtée, les pans de tissu ont été écartés de manière à permettre de voir son espace intérieur. Les fusils, crosse en l’air, sont utilisés comme du mobilier. Le deuxième plan indique la présence d’un village de tentes. Cet équipement a un côté exotique, pour un spectateur d’aujourd’hui ; il entre en écho avec la pratique du camping, voire le cirque nomade sous chapiteau. On songe aussi à l’imagerie de la fin du XIXe siècle qui met en scène la conquête de l’Algérie et les tableaux où le chef de guerre reçoit au seuil de son marabout.

Le camp de Châlons, situé en Champagne, porte aujourd’hui le nom de camp de Mourmelon. Il a été mis en place, équipé sous le Second Empire et doté de fermes, de logements, de fours, d’une bibliothèque : autant d’équipements nécessaires pour assurer le séjour de fortes concentrations de soldats. L’accès direct par le chemin de fer était assuré.

Ces camps permettent à l’état-major d’effectuer des manœuvres à grande échelle. Ils sont également le lieu de parades où sont conviées les représentations d’autres pays. Au quotidien, ils servent de lieu d’exercice et de formation. On verra très peu de ces tentes sur le front de la Grande Guerre : trop voyantes pour l’aviation, vulnérables, non fonctionnelles pour un séjour prolongé et permanent. L’occupation des villages vidés de leurs habitants, le gourbi, la sape les remplaceront. Seuls quelques « villages nègres » bâtis en bois sous le couvert forestier en rappelleront le souvenir. Quant à la toile de tente dont le poilu est doté, elle servira le plus souvent de sur-manteau pour résister à la pluie ou à l’humidité ambiante.

La vie de la chambrée

 

Cette carte postale appartient à une collection consacrée à l’infanterie et publiée vers 1911 par l’éditeur Léopold Verger. Elle est réalisée selon le procédé couleur Aqua-photo. Elle représente une scène de la vie de garnison dans la chambrée.

Les sept personnages illustrent les comportements associés à un temps de repos. Certains portent la courte blouse blanche appelée bourgeron et, trois d’entre eux, le pantalon treillis, qui constituent en quelque sorte la tenue d’exercice. Aucun n’est désœuvré. Les alignements des lits et des piles de vêtements au carré sur l’étagère unique ainsi que le mur uni sans décoration suggèrent l’ordre, la discipline, un traitement égalitaire entre les hommes ainsi que la marque d’un régime de collectivité dont on peut imaginer qu’il accorde peu d’espace à l’intimité.

Cette mise en valeur de la chambrée vue de l’intérieur illustre un grand classique de l’imagerie liée au service militaire.

Nulle autre situation prolongée ne permet comme la période du service aux armées le brassage de population masculine qui s’effectue à cette occasion. Les marques extérieures de différences de statut social sont gommées et donnent du sens au terme d’« uniforme ».

L’uniforme met la troupe sur un pied d’égalité, mais les signes distinctifs de la tenue signalent d’autant plus lisiblement les hommes en charge du commandement. Les sous-officiers et officiers font chambre à part ou sont logés dans des quartiers réservés, ce qui affirme aussi la différenciation hiérarchique. Les jeunes effectuant leur service militaire, appelés également conscrits, côtoient les militaires de carrière.

À travers la mise en scène de la chambrée, il ressort que les possibilités d’échapper à l’ennui sont multiples : repos, conversation, rangement et courrier. On sait que la répétition des périodes d’inactivité pèsera très lourd sur le moral des soldats lors de la Première Guerre mondiale. Les désagréments d’une éventuelle promiscuité, l’exposition à la brutalité parfois, l’exercice physique, l’apprentissage militaire, la rude épreuve des marches, les corvées, le désœuvrement semblent ici éloignés. Le réconfort d’une boisson servie avec raffinement suggère un état de confort, un repos du guerrier qui est le pendant du dressage militaire destiné à inculquer au soldat ses devoirs et à le préparer à la guerre.

Dans un milieu quasi exclusivement masculin, confinées dans leur garnison, bénéficiant du gîte et du couvert, éloignées de leur existence familiale et professionnelle, à l’écart de leur réseau de sociabilité, les jeunes recrues actualisent les conceptions qu’ils peuvent avoir de la solidarité, des droits et des devoirs citoyens, de la discipline. L’attachement au drapeau, à la patrie n’est cependant pas une découverte pour ces jeunes hommes que l’école a déjà sensibilisés, voire conditionnés.

En effet, après la défaite de 1870, une instruction de type militaire a été introduite à l’école. La loi du 27 janvier 1880 a rendu la gymnastique obligatoire. Celle de 1882 a créé les bataillons scolaires, avec uniforme, fusil, tambour et trompette. Organisés militairement, ces bataillons incorporent les garçons à 12 ans et participent à toutes les grandes manifestations publiques. Coûteux et peu suivis, remplacés peu à peu par des sociétés sportives, de tir et d’escrime, ils disparaissent en 1892.

La préparation au combat

Cette carte postale appartient à la même collection que celle qui présente la chambrée. En treillis et sans équipement, au milieu d’une cour dégagée, dans un ordre et une chorégraphie impeccables, les hommes travaillent des postures en miroir avec leur instructeur qui, lui, porte son uniforme. On remarquera, sur le bord droit de la carte postale, un spectateur qui se tient à l’écart de cette séance de boxe.

La discipline et l’esprit de corps sont ici mis en avant ainsi que les vertus de la culture physique. Le maniement de la baïonnette est un des thèmes préférés de l’imagerie liée  à la préparation au combat. Le développement de la pratique sportive dans la société civile est souvent très explicitement lié à la préparation militaire. Le même phénomène concerne également le développement du scoutisme.

Cette cellule d’une dizaine d’hommes, l’escouade, est l’unité de base autour de laquelle se soudera le maillon le plus déterminant de l’appartenance à un collectif dans les tranchées. Cette préparation ignore, et pour cause, les conditions du combat qui seront celles de la guerre industrielle : on ne voit que rarement son adversaire, le corps-à-corps est très improbable sous le feu nourri des balles et des obus.

Le service militaire selon le Petit Manuel illustré du soldat

Datant de 1913, le Petit Manuel illustré du soldat désigne sans ambiguïté l’ennemi et prépare le jeune homme au sacrifice :

« La France est riche, son climat est doux, son sol et son industrie sont productifs. Elle est entourée de voisins puissants dont beaucoup sont jaloux d’elle, un surtout que je n’ai pas besoin de te nommer […]. Dis-toi aussi que, si tu ne remportes pas toi-même la victoire, si tu péris, ton sacrifice ne sera pas inutile et qu’il permettra à tes camarades d’arracher le succès à l’ennemi : En avant, tant pis pour qui tombe. La mort n’est rien. Vive la tombe, Si le pays en sort vivant. »

Après l’expérience de la scolarité, interrompant les études ou l’activité professionnelle pour une parenthèse de deux ou trois ans, le service militaire est vécu comme un passage obligé, une mise à l’épreuve à caractère initiatique. Le Petit Manuel illustré du soldat trace ainsi les contours de la nostalgie du service militaire qu’il sera de bon ton d’afficher en société :

« Les années de régiment, tu le verras plus tard, compteront parmi les bonnes années de ta vie, parce que tu les auras passées exempt de soucis personnels, parce que tu y auras noué de bonnes et solides amitiés, parce qu’elles te laisseront le souvenir du devoir accompli, parce qu’elles seront l’image de ta jeunesse. »

Au moment de la mobilisation, le cours de la vie du jeune citoyen français est brusquement bouleversé. Il est aspiré sans transition par l’organisation militaire qu’il connaît. Il sait devoir y retrouver sa place, devoir partager le sort des jeunes Français de sa classe d’âge, devoir se plier aux exigences dues à la défense de la patrie, exacerbées par l’imminence d’une guerre annoncée.

Bibliographie

Petit Manuel illustré du soldat, l’Infanterie en cent pages, librairie Chapelot, 1913.

Roynette Odile, Bons pour le service, l’expérience de la caserne en France à la fin du XIXe siècle, Belin, 1999.

Sitographie

http://www.ecpad.fr/wp-content/uploads/2010/07/seeberger.pdf

Le site de l’ECPAD propose un reportage photographique des frères Séeberger, réalisé en 1910-1911 et consacré à la vie militaire.