L’appareil photographique Vest Pocket de la firme Kodak

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Descriptif 

Taille : 63 x 120 x 25 mm, poids : 310 g

La vue de profil montre l’emplacement du viseur : c’est le petit bloc carré au-dessus de l’objectif. Ce viseur se trouve protégé dans le boîtier lorsque le soufflet est fermé. On y distingue la lentille, qui permet de réaliser que la visée se fait par-dessus (et non dans l’axe de l’objectif, comme c’est l’habitude aujourd’hui). Sa petite taille produit un rendu de la composition du cadre très imprécis.

On remarque la présence ingénieuse de la petite béquille qui aide à maintenir l’objectif horizontal et réduit le risque d'un bougé qui rend les photos floues.

Au dos de l’appareil, cette fois, on distingue sur la partie supérieure une sorte de languette saillante sur laquelle est écrit, à l’envers « VEST POCKET AUTOGRAPHIC KODAK ». Il s’agit, en fait, d’une trappe qui s’ouvre grâce à la charnière visible dessous. Un petit stylet est disposé horizontalement, au-dessus, symétrique à la charnière du bas.  En soulevant cette trappe, on pouvait tracer sur la pellicule des indications (date, lieu…) pour aider à identifier la prise de vue ! C’est l’apport caractéristique du modèle Autographic mis sur le marché en 1915. Cette fonction fait du Vest Pocket un véritable bloc-notes !

Frantz Adam, médecin militaire au 23e régiment d’infanterie, a utilisé le Vest Pocket et transmis un héritage de 500 photographies d’une grande valeur esthétique et testimoniale. Possesseur du modèle Autographic, il a utilisé sa particularité pour annoter certains clichés.

Le Vest Pocket fonctionne avec la pellicule plastique souple 127 (42 X 64 mm). Son prix est d’environ 45 F. Un soldat ordinaire touche 1,50 F par mois.

Pourquoi relier l’appareil photo Vest Pocket à la période de la mobilisation ?

Lors de la mobilisation, début août 1914, la conviction commune que la guerre ne durera que quelques semaines ne laisse pas présager la séparation très longue qui va dissocier le front de l’arrière. Certains mobilisés, d’emblée, ont emporté avec eux leur appareil photo qui ne peut être que compact, pratique et discret. C’est, à ce moment-là, seulement pour enregistrer la trace d’événements dont ils ont l’intuition qu’ils seront exceptionnels et marquants.

Cependant, l’entrée dans le conflit est marquée par la précipitation des combats de la guerre de mouvement et par la retraite. Une découverte du feu sidérante qui ne permet pas de se consacrer à la photographie. D’autant plus qu’il règne un climat de défiance très tendu. Le pays est sous le régime de l’état de siège, on traque les « espions ». Il n’est pas rare qu’on les exécute sans procès.

C’est aussi une période d’intense incertitude pour les familles : alors qu’elles sont dans l’attente anxieuse de nouvelles de leurs proches engagés dans les opérations, la presse est privée d’informations, le courrier ne circule pas. Cet appareil photo devient comme un symbole de l’espoir d’établir un lien entre le soldat et les siens.

Les premiers clichés de Jean Decressac illustrent un usage de l’appareil photo compatible avec la situation de mobilisation. Trop jeune pour être mobilisé, ce soldat devancera l’appel, fin décembre 1914, en s’engageant dans un régiment d’artillerie. Il photographie dès le 2 août, à Angoulême, la file des chevaux réquisitionnés, le défilé, au milieu de la foule, des unités qui partent rejoindre leur position, leur départ par le train. Les premières photos qu’il fera de sa présence dans la zone des combats ne seront connues de sa famille que bien plus tard.

Un appareil discret

Le Vest Pocket date de 1912. La firme Kodak commercialise ce modèle sur une vaste aire géographique, si bien qu’on le trouve utilisé par les soldats de toutes les nationalités.

C’est le modèle d’appareil photographique qui donne les meilleures possibilités à un combattant de prendre des photos du front. Toutefois, la valorisation des collections photographiques de Désiré Sic, officier du génie, apporte le brillant contre-exemple que l’on peut se servir aussi d’un appareil utilisant des négatifs sur plaques de verre. Il est à noter que ce dernier dispose d’une autorisation officielle de photographier, en bonne et due forme.

En fait, une directive, datant de l’été 1915, interdit aux civils comme aux militaires de photographier dans la zone de l’avant à moins de disposer d’une autorisation délivrée par le général commandant l’armée. Beaucoup de soldats s’affranchissent de cette interdiction pourvu qu’ils soient discrets, ce que permet le Vest Pocket par ses caractéristiques techniques.

On constate que la plupart de ces photographes sont issus des classes aisées (où se recrutent beaucoup d'officiers), qu’ils sont des intellectuels ou des artistes souvent déjà photographes amateurs.

Dans cet extrait de La Main coupée, Blaise Cendrars raconte ses démêlés avec les autorités à propos de photos qu’il prend sur le champ de bataille, dans la Somme où il combat :

Dans la journée, c’était un paysage lunaire avec des entonnoirs de mines qui se chevauchaient, sa raffinerie de sucre qui avait été soufflée [il s’agit de celle de Dompierre-en-Santerre], son calvaire dont le Christ pendait la tête en bas, raccroché par un pied à sa croix, ce qui me valut, à moi, trente jours de prison, non pas pour y être allé voir en plein jour, mais pour en avoir fait une photo. (Certes, les sergents étaient jaloux de mon ascendant sur les hommes).

J’avais le droit d’avoir un Kodak, mais il m’était interdit de m’en servir. Et lieutenant, capitaine, commandant, colonel confirmèrent cette interprétation pour totaliser autant de jours de prison. La prison, on ne la faisait pas tant qu’on était en première ligne. Mais l’on était mal noté et, quelque part, bien au chaud dans un bureau, un scribouillard portait le motif dans un registre. La connerie de tout ça ! D’autant que cela ne m’a pas empêché de tirer des photos jusqu’au dernier jour. Il est vrai que Machin, l’Alsacien, le tampon des sergents, n’était plus là pour m’épier et faire des rapports…

Un appareil à pellicule plastique…

Comme l’évoque le récit de Blaise Cendrars, une fois la photo prise, il faut développer le cliché puis le tirer pour obtenir le résultat sur papier.

Outre sa solidité et sa taille réduite (qui fait bien sûr penser à nos actuels appareils compacts…), le Vest Pocket a l’avantage de fonctionner avec une pellicule plastique moins fragile que le verre des plaques traditionnelles. Certains soldats transmettent les pellicules à l’arrière pour les faire développer via un camarade en permission. Cela permet, par la même occasion, de se dérober à la censure postale.

D’autres trouvent les moyens d’effectuer toutes les opérations sur place. Il faut pour cela bénéficier de la mansuétude des gradés et d’un petit équipement que l’on peut entreposer et utiliser dans un cantonnement sûr de l’arrière-front, une cave le plus souvent. C’est ce que fit, par exemple, Laurent Pensa, musicien brancardier au 31e régiment d’infanterie. Il est l’auteur de plusieurs centaines de photographies. Voici un extrait de ses carnets qui atteste de cette pratique :

Vendredi 5 novembre 1915

Répétition le matin (Jules César et ouverture de Patrie). Il fait froid ; il a gelé la nuit. J’écris à Catineau. Je reçois dans la journée mon superbe appareil photographique et tire une première épreuve. Le soir nous allons développer dans une grange voisine inhabitée. Nous finissons à 10 heures de laver nos clichés.

Bibliographie

Cendrars Blaise, La Main coupée et autres récits de guerre, Denoël, 1946, 2002, 2013.

Decressac Jean, 14-18 : Les Carnets de guerre d’un combattant, Centre départemental de documentation pédagogique de la Charente, 1985.

Sic Désiré, officier du génie et photographe au Chemin des Dames, in La lettre du Chemin des Dames, revue éditée par le département de l’Aisne, 2012, hors-série n° 6.

Les Carnets de Laurent Pensa 1914-1918, Historial de Péronne/Scérén CRDP académie d’Amiens, 2006.

Adam Frantz, Ce que j’ai vu de la Grande Guerre, photographies présentées par André Loez AFP/La Découverte, 2013.

Pour plus d’informations : La photographie en guerre

 

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